Charlotte de David Foenkinos

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Charlotte Salomon est née en 1917 à Berlin, elle est juive et issue d’une longue lignée familiale de suicidés, dont sa propre mère. Artiste peintre talentueuse, elle doit renoncer au premier prix des beaux-arts en 1938 car elle est juive et que nous sommes en Allemagne où un ancien recalé aux beaux-arts a pris démocratiquement le pouvoir depuis 5 ans. En 1939, les persécutions antisémites s’aggravent et Charlotte se résigne à partir retrouver ses grands parents réfugiés à Nice. Elle laisse alors son père Albert, sa belle-mère, Paula et l’amour passionnel de sa vie, l’excentrique Alfred qui sur le quai de la gare lui murmurera ce message d’adieu:  » Puisses-tu ne jamais oublier que je crois en toi ». En 1940, elle commence à peindre de manière effrénée et lorsque la France est occupée à son  tour, elle comprend l’urgence d’achever son oeuvre, l’oeuvre d’une vie. C’est chose faite en 1942. Charlotte Salomon a créé une « pièce de théâtre de tableaux » peints à la gouache, accompagnés de textes et même des morceaux de musique ou chansons qu’elle fredonnait en peignant. Cette oeuvre totalement autobiographique,  » Leber oder Théater » est confiée à l’un de ses amis à qui elle dira :  » C’est toute ma vie «   En 1943, âgée de 26 ans, Charlotte meurt à Auschwitz. « Vie ou théâtre »  est aujourd’hui conservée par le musée juif d’ Amsterdam, elle a été exposée dans le monde entier et publiée dans de nombreuses langues. Quelques mois avant sa mort, Charlotte Salomon disait ceci :

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Auto-portrait de Charlotte Salomon

« J’étais tous les personnages dans ma pièce.
J’ai appris à emprunter tous les chemins.
Et ainsi je suis devenue moi-même. »

Mais quelle mouche a piqué David Foenkinos, pour écrire cette biographie romancée de la vie tragique de Charlotte Salomon? Simplement la rencontre de deux artistes. Il découvre un jour dans un musée l’exposition de  » Vie ou théâtre  » et il a tout de suite l’impression de connaître cette oeuvre, cette artiste…il dira  » j’ai enfin trouvé ce que je cherchais ».

A partir de là, Foenkinos part à la recherche de Charlotte, de manière quasi-obsessionnelle et après plusieurs tentatives, il parviendra à écrire  » Charlotte ».

Ce livre m’a interpellé, bouleversé, choqué même. C’est, je crois, le livre qui montre le plus le lien étroit existant entre la souffrance et la création artistique. Charlotte a peint pour repousser la mort…ce qu’elle est parvenue à faire. Repousser durablement la barbarie Nazie était impossible pour cette jeune femme. D’ailleurs, comment ne pas se demander 70 ans après , comment des êtres humains pareils ont-ils pu exister? Et comment d’autres êtres humains, infiniment plus nombreux qu’eux, n’ont-ils pas pu, pas su, pas voulu les arrêter avant qu’il ne soit trop tard. Ce n’est pas le sujet du livre de David Foenkinos, mais c’est la question posée en filigrane.

Et puis dans « Charlotte », David Foenkinos a pris un vrai risque. Il sort de ses histoires habituelles dont j’avais fini par me lasser. Il laisse la facilité pour écrire un récit implacable, sobre, juste, sans aucune fioriture et sans la moindre pirouette.

Visuellement, on dirait un poème de 230 pages. Il n’en est rien, c’est un récit romanesque mais Foenkinos s’est imposé (il explique pourquoi dans le livre) de ne faire que des phrases de moins d’une ligne : une ligne de texte, un passage à la ligne.

Le romancier réussit parfaitement son coup, il nous transmet son amour pour Charlotte Salomon, sa détresse devant cette vie d’une tristesse crasse,  presque son obsession  pour cette jeune femme dont le seul crime était d’être juive en 1940. J’ai déjà repéré une biographie de Charlotte, quant à son oeuvre, l’édition française se trouve sur Internet à 170€…espérons que le succès du livre de David Foenkinos permette une réédition.

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Leber oder théater

Vous aurez compris que ce livre est un gros coup de coeur, il m’a vraiment touché, secoué,  séduit, apaisé et  excité en même temps.

Un romancier qui raconte la vie d’un autre artiste est une chose banale dans la littérature, les horreurs du nazisme ont été contées des milliers de fois, mais « Charlotte » est unique, c’est un cri d’amour sincère et inspiré  d’un être humain pour un autre être humain.

« Charlotte » est enfin une ode à la création artistique :

 » Il lui fallait pour quelque temps disparaître de la surface humaine, et pour cela consentir à tous les sacrifices, afin de recréer des profondeurs de son être son univers ».

Disparaître de la surface humaine…

Charlotte de David Foenkinos est sélectionné pour le prix Mind The Gap 2014. (et accessoirement, apparait dans la première sélection du prix Interallié, la deuxième sélection du Renaudot et la deuxième sélection du Goncourt. On croise les doigts)

Pric-MTG-2014-

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26 réflexions sur “Charlotte de David Foenkinos

  1. Je commente de mon nouveau joujou , c’est pas gagné ! Je t’avais promis de redonner une chance a Foenkinos et je le ferai. Parce qu’il a été sincère et convaincant a LGL et que ton émotion est palpable ! Comme Gaëlle Josse avec le Dernier gardien d’Ellis Island et tu sais combien la sincérité est importante dans un texte pour moi ! Un très beau billet que tu as écrit là ! Bisous

    1. Il est sincère et son coup est réussi puisqu’il nous embarque dans son délire…j’attends une bio de Charlotte Salomon. En plus, il n’avait pas besoin d’écrire ce livre-là, il est maintenant édité dans presque 40 langues.
      J’ai hâte de lire ta chronique sur Gaëlle Josse. Ce soir j’attaque un nouveau livre, je ne sais pas encore lequel. Bisous too !

      1. Tu as le choix maintenant que tu as une PAL digne de ce nom ! Je suis juste un peu débordée depuis mon retour et avec le Ziphone mais ça va rentrer dans l’ordre… Je ferai mon billet pour samedi je l’espère car la semaine prochaine Plumes are back ! 😆 Foenkinos devrait mettre le même « coeur » à écrire ses autres livres, il y gagnerait en crédibilité (à mes yeux) vu qu’il n’a rien à perdre côté finances… Cela dit les écrivains savent très bien d’où viennent les reconnaissances… et il y en a certaines qui ont plus de valeur que d’autres… évidemment ! 😉 Bises

        1. Tant mieux pour les plumes, je vais y participer et d’ailleurs demain je publie un texte hors atelier…
          Foenkinos est crédible dans son style d’écriture…
          J’ai attaqué un livre génial, je t’en reparlerai…bises madame !

  2. Quelle excellente critique MTG! Au-delà de l’histoire qui est profondément touchante, au-delà d’un Foenkinos passionné et presque « obsédé » par cette Charlotte, ta plume m’a complètement bouleversée. On sent à quel point cette histoire t’a ému. Incroyable l’histoire de cette femme plongée en plein coeur d’une époque noire. Une femmme courageuse, déterminée. Certains passages m’ont serré la gorge. Et ces mots pour Alfred… Je suis une inconditionnelle de Foenkinos, je sentais aussi que le moment était venu qu’il passe à autre chose. Je le trouverai dans cette Charlotte que j’airai me procurer avec hâte. Mais avant, te remercier d’avoir rédigé une aussi belle critique pleine de sensibilité.

    1. Hé bine Nadide…merci à toi pour ton enthousiasme, cela donne envie de continuer à rédiger des chroniques car parfois je me force un peu pour y arriver, mais pas là ! Je me suis commandé une biographie romancée de Charlotte Salomon et j’ai hâte de m’y replonger !

  3. Ce n’est pas un auteur que je lis habituellement , mais je l’ai entendu sur France inter (oui ! Môsieur !) et j’ai beaucoup aimé l’entendre parler de son livre. Il était très touchant dans son enthousiasme pour cette Charlotte. Et au Masque et la plume (oui, deux fois oui ! Môsieur !) ils n’ont dit que du bien. Et maintenant ton billet… Je crois que je vais finir par le lire.

    1. WTF ! Oh non, ne me dis pas que je commence à virer France Inter, France Culture… 😀 . C’est un super livre, très touchant et l’auteur est sincère et passionné par cette Charlotte Salomon. De mon coté, je me suis commandé une bio romancée de l’artiste pour en savoir plus. A suivre donc. Belle journée !

  4. soene

    Quel billet, Mind, qui nous remue aussi en te lisant.
    Souvent, dans le grand malheur ou la grande douleur, on se réfugie dans l’Art. Ca aide à supporter, à oublier…
    La barbarie existe toujours hélas… En ce moment, les infos nous inondent de faits sanglants. L’Histoire est un éternel recommencement.
    Bravo pour ta chronique.
    En ce moment, j’ai un peu de mal à lire. Je ne suis pas prête à lire Charlotte…
    Bonne fin de semaine et gros bisous

    1. Si jamais tu t’y colles, et si tu le fais, je te parie ce que tu veux que tu vas adorer ce livre là…et souviens-toi que par le passé je t’ai déjà dit ça avec raison, comme je t’ai dit parfois que ça ne te plairait pas du tout…, tu verras que ce n’est pas un livre sur la barbarie et le malheur, il n’y a pas de pathos, c’est juste un destin brisé et triste, c’est un fait, et l’histoire d’une jeune femme douée qui a survécut par la peinture…
      Bon week-end aussi…tu vas râler mais enfin il fait pas beau ici…j’en ai marre de ce soleil non stop depuis le retour des vacances !!!
      Gros bisous!

  5. sous les galets

    Bon tu sais quoi je vais le lire en fait.
    1- parce qu’il faut qu’on arrive quand même à nous mettre d’accord sur un livre, et ton billet est vraiment très émouvant.
    2- Tu sais que ce sont mes thèmes de prédilection et en plus ça se passe par chez moi
    3- Je l’ai trouvé pas mal du tout à LGL hier soir (et c’est un archi grand fan de Modiano).

    Donc je pense qu’il faut que je m’y colle, c’est très beau ce que tu dis sur le récit implacable.

    1. Et en plus Galéa, c’est très vite lu pour quelqu’un qui lit beaucoup. Oui il a sauvé l’émission hier au soir et je l’ai trouvé combattif et possédé par son livre et sa Charlotte alors que par le passé, il surfait sur la légèreté et la pirouette.
      Ne t’en fais pas, on sera un jour d’accord sur un livre…on n’a pas forcément les mêmes goûts ni la même culture littéraire au départ…avec Aspho aussi on a souvent des divergences mais sur certains livres on est du même avis !

    1. Je suis plutôt hermétique à la peinture, enfin certaines toiles modernes et colorées me parlent et c’est tout. Mais je suis fasciné par cet art et je crois que c’est peut-être le plus complexe de tous.
      Ce qui est hallucinant chez Charlotte Salomon, c’est qu’exilée en France , elle a pour ainsi dire tout recommencé à la base en s’enfermant des mois dans une chambre louée pour peindre sa vie. Un jour, elle a stoppé, elle est arrivée au bout de ce qu’elle voulait transmettre. Elle a peint plus de 100 portraits d’ Alfred…avec son souvenir et son amour pour lui…

    1. Si c’est le premier livre que tu liras de lui, il ne te donnera pas un aperçu ni de son style habituel, ni de ses histoires habituelles, enfin un peu mais sans plus. Pour moi c’est un auteur qui a beaucoup de facilités et de talent mais qui a parfois fait du réchauffé comme beaucoup d’auteurs à succès ! Une belle histoire et un super livre !

        1. le style de rédaction est en effet inédit pour lui et même, je n’ai jamais lu de livre rédigé de cette manière. Certains disent que c’est un poème en prose, en fait pas du tout, rien de poétique mais un récit qui te prends au corps parce qu’en s’imposant des phrases de moins d’une ligne, il a été obligé d’aller à l’essentiel !!

  6. Quel enthousiasme !! Charlotte t’a clairement fait de l’effet !!! Je ne comptais pas lire ce dernier Foenkinos, d’une part parce que comme toi et pour les mêmes raisons j’ai arrêté de le lire depuis quelques temps et d’autre part à cause du sujet qui me semblait être du réchauffé .
    Mais, mais … l’enthousiasme est contagieux surtout quand il est aussi sincère et bien argumenté ! Je vais donc le lire, d’autant qu’il est sur notre liste pour le cercle du 12 dec … on en reparle donc !

    1. J’en suis ravi Malika et c’est vrai que c’est l’occasion ou jamais puisque le titre figure dans votre prochaine sélection. Maintenant, je me demande ce que Foenkinos va écrire ensuite…car là c’est vrai qu’il a vraiment pris un tournant et même si le thème est banal, la façon de raconter est vraiment forte…
      Oui on en reparlera plus tard !

  7. Ce fameux « Charlotte »… j’attendais de te lire et je ne suis pas déçue. Je ne sais pas si je vais le lire, il y a une époque que je ne lis jamais, c’est celle-ci.
    A voir pour un jour.

    1. En fait, le contexte de la guerre est omniprésent, il explique la frénésie et l’urgence de peindre de Charlotte mais ce n’est pas à mon sens le sujet principal du livre. Moi je vais essayer d’en savoir plus sur cette artiste.

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