Albert Cohen : Carnets 1978

41QG4GP49TL._AA160_Je ne vais pas chroniquer Carnets 1978 d’ Albert Cohen, car il s’agit d’un recueil de souvenirs et d’impressions écrit trois ans avant sa mort, alors que l’auteur avait plus de 80 ans. Et puis, j’ai déjà presque dit tout ce que je pouvais dire sur Albert Cohen.

Pour moi, c’est le plus grand écrivain que j’aie pu lire. Belle du seigneur est la plus grande histoire d’amour au sens du couple et Le livre de ma mère est la plus grande histoire d’amour au sens d’Albert Cohen, celle d’une mère pour son fils et vice versa. Cohen est un génie inégalé, un fou furieux de la vie, de la mort et de l’écriture, un obsessionnel de la vérité, qui n’écrivait pas ses livres, mais les dictait aux femmes de sa vie…

Alors je vais juste reproduire ici le journal du 18 janvier 1978. Ce n’est pas un passage où Cohen nous livre son lyrisme mortifère, mais c’est un passage qui parle des livres et de l’amour  et qui explique bien des choses sur l’homme et sur l’oeuvre.

 » Je suis resté le même et j’ai écrit chacun de mes livres pour une femme aimée. Il y a une cinquantaine d’années, j’ai écrit mon premier roman pour une merveilleuse amie. Je l’ai écrit parce qu’elle m’admirait aveuglément bien qu’elle fût très intelligente, m’admirant sans raison, comme elles font lorsqu’elles aiment. Cela m’agaçait un peu et je décidai d’écrire pour elle, afin qu’il y eût une raison un peu valable à cette admiration imméritée.

Tous les soirs, je lui dictais des pages, et c’était notre bonheur de chaque soir. C’était un don à l’aimée. Certains offrent des fleurs. Moi je lui offrais un livre. Lorsque je rentrais chez moi le soir, vers six heures, elle était déjà là qui m’attendait et qui attendait la dictée. C’était le bonheur, notre bonheur de chaque jour. Morte, la bien aimée, celle qui fut vivante, mère de mon premier roman, le portant comme une mère son petit enfant. Notre enfant, nous l’avons fait ensemble, et tel que nous le voulions, toujours jeune et moins mortel qu’un enfant de périssable chair.

Ces dictées de chaque soir, c’était aussi, peut-être, une manière de ne jamais s’ennuyer ensemble. Bien sûr, en tout amour il y a la gloire des débuts, où les amants ont chaque soir les joies des découvertes toujours nouvelles. Mais les pauvres humains ne peuvent pas être toujours en exaltation de passion. Et c’est pour eux que peut commencer alors le temps de l’ennui. Lorsqu’on s’est tout dit, dicter un livre est une façon merveilleuse  d’avoir encore à se dire, encore à commenter ensemble. Et puis c’est aussi une façon d’offrir. La bien-aimée se réjouissait du don dicté de chaque soir et elle m’en chérissait. Aurais-je eu envie d’écrire mes livres sans les merveilleuses de ma vie? Je ne crois pas. Maintenant je m’arrête. Les vieillards, ces jeunes gens d’autrefois, se fatiguent si vite que c’est pitié. Demain, je retournerai dans la chambre de mon enfance. »

Carnets 1978  est à la fois un témoignage et un testament. Les mots de Cohen sont à la fois délirants, mystiques, philosophiques, incantatoires…

S’ils y en a qui ne connaissent pas Albert Cohen, je vous conseillerais de commencer par lire  » Le livre de ma mère » , pour voir si vous arrivez à supporter , à aimer, sans rentrer en profonde dépression. Après, bien sûr, il y a « Belle du seigneur »…le monument de la littérature sur la passion amoureuse, à ce jour livre le plus vendu dans la collection Blanche de Gallimard…

 

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20 réflexions sur “Albert Cohen : Carnets 1978

  1. Bah dis donc, il m’en avait mangé des News mon Yahoo, je récupère tout depuis deux jours grâce à Orange mais j’ai bidouillé et perdu du temps ! 😥 Contente de lire ce billet qui me fait trèèès envie ! J’ai adoré Le livre de ma mère, Belle du Seigneur, je pense qu’il me faudra le relire pour en apprécier toutes les nuances ! Ces Carnets me conviendraient parfaitement pour me replonger dans l’univers mégalo et pourtant si touchant de Cohen ! 😉

    1. Oui c’est vrai que mégalo convient bien…il est surtout carrément illuminé mais quel talent pour écrire et dire. En fait, il dit la vérité, sa vérité, sans jamais ce censurer même s’il répète sans cesse la même chose…
      C’est un écrivain vraiment à part…inclassable !

  2. sous les galets

    Lu Cohen dans mon adolescence, avec un amour absolu, je me demande encore si en tant que femme mûre (oui MTG j’ai dit « mûre ») je l’aimerais autant. Belle du Seigneur ) 17 ans a été un grand moment mais tu vois SOlal à 25 je l’ai déjà moins aimé. Donc je tergiverse à m’y remettre. Je lirai le Livre de ma mère (essentiellement à cause de toi tu sais) .Ceci dit le passage que tu as mis est très étonnant, il parle de qui ? Une amie dit-il au début, mais une amie avec laquelle il vivait ? J’aime beaucoup cet extrait en tout cas, parce que je crois qu’un livre est un peu un enfant et je trouve ça beau qu’il mettre « l’amie » comme génitrice aussi.

    1. En fait il parle de sa première femme…il emploie amie parce que peut être pour lui, l’amitié est plus forte en terme d’amour…je ne sais pas !
      En fait, BDS déglingue totalement l’amour passionnel…et en même temps le sublime, c’est là qu’il est fort ce livre. Je n voulais plus lire Cohen après BDS mais finalement je poursuis de temps en temps et à chaque fois c’est un uppercut !!

    1. Oh que oui…et pour la suite je vais lire ô vous frères humains…et après je crois que je stopperai car j’ai pas trop envie de lire les 3 autres romans de la tétralogie Belle Du Seigneur ! Bises Nadine, à plus tard !

  3. Tu sais que je n’ai pas aimé Belle du Seigneur, mais j’avais adoré Le livre de ma mère et Mangeclous. Et ces carnets me tentent beaucoup. Je crois finalement que j’aime plus l’homme et ce qu’il était que ce qu’il a écrit.

    1. Pourtant, ce qu’il a écrit et ce qu’il était se confondent comme jamais, enfin il me semble. Dans les 3 livres lus par moi, j’ai retrouvé la même chose…c’est un très grand écrivain, pas assez reconnu à mon sens même s’il a été édité chez la Pleiade…
      D’ailleurs, vu le peu de commentaires sur cet article, il intéresse pas grand monde !!

  4. J’ai lu le livre de ma mère, à un moment où sans doute je n’aurais pas dû le lire en effet. Mais je n’ai rien lu d’autre de lui, je le regrette à lire ce que tu en écris.

  5. En lisant le titre j’ai pensé à voulzy et son fameux coeur grenadine si romantique…

    Oupsss… Quelle vague d’émotions ! Je ne connais pas Cohen mais ces quelques phrases rapportées ici me donne l’envie immédiate de le lire !!!!

    Merci pour le partage…
    Belle journée !!

    1. Et là c’est rien, c’est gentillet comme passage…il faut supporter ce style, répétitif , un peu psychotique mais Albert Cohen est à mon avis, sans équivalent !
      Belle fin de semaine Val !!

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