Une extase Vernaculaire

avion en vol

Le jour où Lisa  m’a quitté, je m’en souviens comme si c’était hier. La vétusté des sentiments ne connaît pas  l’usure du temps. Il n’y aurait désormais  plus jamais de volubiles échanges dans la maison, plus jamais de rires dévastateurs, plus jamais de mensonges, il ne resterait  que des rêveries mélancoliques , des lambeaux de poussières tristes que la bise hivernale ne réussirait même pas à disperser.

Son départ allait causer une vacance à durée indéterminée de mon cœur. Il fallait regarder la vérité en face, je n’aurai personne pour partager les tasses de camomille et de verveine lorsque je serai tout décrépit. Lisa  était le souffle  qui maintenait ma bougie vacillante  du côté des vivants .

Je sais bien que vivre à deux les vicissitudes de l’existence est voué à l’échec. Dès lors qu’on est un tant soit peu honnête et qu’on refuse la vision de biais,  cela n’a pas plus de sens que d’ériger  des tours Eiffel en allumettes.

Quoi qu’on fasse, on est seul et l’autre ne peut rien pour l’autre. La vie transforme peu à peu notre sang en vinaigrette acre et aucun vampire ne saurait  le sucer voluptueusement sans ressentir le dégoût.

C’est un mardi que Lisa à tout envoyé valser. Le mardi est un jour pourri. Je n’ai pas fait grand chose pour la retenir : nul et  tocard jusqu’au bout j’ai été.

Lisa est sans vice et sans malice mais elle fait partie des personnes qui ne regardent jamais dans le ray trop viseur. Ces personnes là sont plus cabossées que les autres : elles font hélas  le bonheur des carrossiers professionnels qui colmatent les chocs sans la moindre franchise.

Le croirez-vous : ce jour là, il était prévu que je saute à l’élastique du haut du viaduc des enfers, un vaste ouvrage de 150 mètres de hauteur. Hé bien j’ai maintenu le rendez-vous.

Pourquoi rester chez moi à remplir une  vasque de larmes vagabondes alors que je pouvais m’offrir des sensations fortes et potentiellement définitives ?

C’est tout ce qu’il reste à ceux qui ont perdu leur âme . Et puis, au pied de ce pont, se trouvait un cabinet de véto. Je me dis que si ça tournait mal, l’un des docteurs pourrait toujours  me piquer…on abrège bien  les souffrances des animaux non ?

Le saut s’est bien passé, j’ai pris la position d’un oisillon véloce  s’apprêtant à voler pour la première fois.  Mais quand le moniteur m’a ostensiblement  donné l’impulsion nécessaire pour me jeter dans le vide, j’ai eu l’impression de tomber du nid et la certitude que j’allais m’écraser sur le vaste lit de verdure en dessous de moi.

Il n’en fut rien.

Quelle belle victoire, comme la première fois où j’ai fait l’amour avec Lisa, ce même sentiment d’abandon  et de perdition. Lisa disait avoir  ressenti une extase vernaculaire (1).  Le sexe et le saut à l’élastique ont en commun d’être éphémères et potentiellement tragiques. Ce mardi là, Lisa  m’avait quitté, j’avais fait le grand plongeon dans le vide, l’élastique avait tenu mais le fil était rompu.

Le mardi est vraiment pourri comme jour.

J’étais seul désormais et trop vieux pour me faire moine…il ne me restait alors plus qu’à être heureux ou courageux.

(1) extase vernaculaire ne veut rien dire mais je trouve que ça sonne bien.

NB : Première publication dans le cadre des ateliers d’écriture en 2012 ou 2013, je n’ai pas pensé à regarder la date  sur over-blog….

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24 réflexions sur “Une extase Vernaculaire

  1. Ton texte est magnifique et me touche beaucoup, sans effet de miroir pour autant. Est-ce le titre ? Les jeux de mots ? Ces souffrances racontées ou la moral qui pourrait se rapprocher d’une devise ? En tous cas, merci pour ces jolies lignes !

  2. celestine

    Tu écrivais super bien! Enfin c’est comme le vélo ça, ça ne s’oublie pas …
    J’aime beaucoup ton style dans ce texte, cette espèce d’humour sauvage et désespéré mais pas tant que cela finalement…
    Moi aussi j’ai hâté d’être aux plumes.
    Bises et bonne journée, « mindoué »
    ¸¸.•*¨*• ☆

    1. Merci miss ! Tu m’encourages à faire un texte pour la semaine prochaine…je vais essayer , sans garantie d’y arriver, je n’écris plus et ce genre de sujet je crois est un peu terminé… 😀
      Bisous !

  3. Oui les textes en V, je ne vois que ça ! L’extase vernaculaire est délimitée je suppose ??? :lol:Tu as intérêt à te remettre les neurones en place car tu écris bien quand tu t’en donnes la peine et que tu arrêtes de te plaindre, du lundi, du mardi, de ton âge, de tes cernes, de ton boulot etc etksétéra !!! 😆 Allez zou ! Mindounet au taf !

    1. Ben ma cocotte va falloir être en forme lundi pour la collecte, je vais roder chez toi je sens et je te promets d’essayer d’écrire un texte, mais si je n’y arrive pas, faudra pas m’en vouloir, le temps de ce genre de textes est révolu…
      Bisous ! 😀

  4. Il est savoureux ce texte. Je goûte particulièrement le passage sur la vinaigrette 🙂 ( l’élastique, c’est moins mon truc, une histoire de vertige )

    Pour la route :  » Une vie ne vaut rien mais rien ne vaut une vie « , c’est André Malraux qui l’a dit.

    1. Merci Syl…oui la fin est optimiste finalement 😀 😀
      Maintenant, va falloir essayer d’en faire un la semaine prochaine pour le retour des plumes, je n’arrivais plus à écrire quoi que soit en début d’année…bah je verrai bien !
      Bisous !

  5. soene

    « La vie est un devoir dont il faudrait tâcher de se faire plaisir, comme de tous nos autres devoirs » Joseph Joubert
    Cette citation s’adresse à Miss Sous les galets 😉

    Ben, Mindounet, kess tu nous fais là ? Un remake d’atelier d’écriture alors que c’est le jour du jeudi-poésie ? 🙄
    C’est bizarre, non ? 😆
    Il me semble que ça me parle ton expression ! Heureusement que les Plumes reviennent aussi, je sens que tu languis 😆
    Gros bisous

    1. Jolie ta citation…de la sagesse !
      Dis-donc Soène, tu sais bien que je suis à contre courant et que je ne fais aucun exercice de la blogo. En plus la poésie tu sais que je n’aime pas ou plutôt que je ne ressens rien donc je zappe toujours…
      Bises.

  6. sous les galets

    ha han, extase vernaculaire, j’imaginais effectivement un narrateur perdu dans des contrées aux usages primitifs….bref tu as raison ça sonne bien. Evidemment qu’on est toujours tout seul même à deux, mais on est mieux à deux quand même. Je déteste le mardi aussi, c’est un jour où il ne m’arrive que des trucs pourris. ET pour conclure, je crois que pour être heureux il faut une sacrée dose de courage, à nos âges les deux vont ensemble 😉

      1. sous les galets

        Parce que je considère que passé 30 ans, et avant les 50 c’est à peu près la même génération: celle de certains aboutissements et de quelques renoncements. Oui, ne dis rien, je suis d’humeur à réfléchir sur du fond en ce moment.

        1. Ha mais j’aime parler de fond avec toi, définitivement ! Et tu as raison je crois, et d’ailleurs plus je vieillis et plus je renonce facilement, c’est à la fois beaucoup plus facile pour vivre et très triste…l’âge en somme.

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