L’atelier des morts de Daniel CONROD (2015)

atelier des morts

Il y a 550 livres qui sortent à la rentrée littéraire de septembre et environ 500 sortent sans que personne ou presque n’en parle. Les médias parlent des auteurs les plus attendus et les plus connus, et les blogs littéraires parlent un peu des mêmes, ou des livres qu’ils reçoivent en service de presse. C’est ainsi.

L’Atelier des morts, je l’ai acheté le jour où je suis allé à la librairie pour me procurer le nouveau Delphine de Vigan, comme ça, juste en lisant la quatrième de couverture, en lisant deux ou trois pages pour voir le style de ce parfait inconnu (qui bosse à Télérama, comme quoi, je suis pas rancunier quand même…)  et aussi parce que Buchet Chastel est l’éditeur de Blondel, une maison qui ne fait pas grand bruit mais qui avance, et enfin parce que j’ai pensé à l ‘Atelier des miracles de Valérie Tong Cuong, qui fut à l’époque un coup de coeur.

Hé bien, le livre de Daniel Conrod, est également un coup de coeur, je l’ai lu deux fois de suite, pour être bien imprégné de cette histoire et de ce court texte (190 pages petit format) , et pour être sur de moi.

Mais de quoi s’agit-il ?

La narrateur (qui a plus de 50 ans, probablement 60 c’est la seule chose que l’on sait) s’adresse à cinq disparus, les morts de sa famille, à travers cinq monologues, comme des lettres écrites aux défunts, dans lesquelles le narrateur les apostrophe en les tutoyant.

Il y a tout d’abord le frère aîné, disparu à  50 ans mais dont l’existence était déjà mortifère. Ensuite, il y a la mère, disparue prématurément lorsque le narrateur était encore gamin. Vient ensuite, le père, qui sema le malheur tout au long de sa longue vie. Enfin, il y a l’oncle, la personnalité de la famille que l’on cache et encense en même temps, un prêtre érudit et brillant qui devint collaborateur pendant la guerre. Je ne dévoile pas qui est le cinquième mort de cet atelier, auquel le narrateur s’adresse, comme ici à sa mère :

 » Tu es ma mère. Ce pourrait être une convention ou un conte. A mes yeux, tu es un océan d’absence et de silence, un invisible fardeau. Tu pourrais être une hypothèse. »

 » Marie M, tu es une morte d’exception, sans passé, sans présent, sans avenir, inspirant aux vivants un chagrin sans objet, sans feu ni lieu. L’exaltation de ta mort glorieuse a rendu toute peine inutile. Et il faudrait accepter ça sans hurler ? »

Ce qui m’a touché dans l’ Atelier des morts, c’est que l’intention de l’auteur est de solder les comptes entre les morts et les vivants de la famille, briser les non dits, non dans un but de revanche ou de réglage de compte, mais dans un but de vérité et d’apaisement. Libérer les morts pour libérer ceux qui restent en quelque sorte.  Au final, l’Atelier des morts dresse le portrait d’une famille française, comme bien d’autres, confrontée à la difficulté de vivre, aux manques, aux deuils et à l’amour aussi.

 » Pourrais-tu me dire pourquoi si souvent, les gens préfèrent mourir plutôt que parler ? »

Daniel Conrod évite le pathos et le piège du règlement de comptes, même si certains passages sont durs , dans le sens où il n’est pas facile de s’adresser à des disparus sans complaisance, avec lucidité et honnêteté.

« Sur ton lit de mort je ne t’embrasse pas. Je te regarde fixement. Il me faut te le dire en face, je ne t’embrasserai pas, l’articuler d’une voix haute et claire. Etre face à toi l’homme que tu n’as jamais pensé que j’étais ni ne serais jamais. A tes yeux, sous tes yeux, je n’étais pas un homme, cela ne se pouvait pas. Jeanne me dit, tu n’embrasses pas ton père ? Je lui réponds, non je n’embrasse pas mon père. Elle dit, il t’aimait tu sais ! Je réponds, peut-être. Elle n’insiste pas. Je reste debout. Mon esprit s’échappe. La pensée insistante que je ne serais pas un homme selon toi… »

Le narrateur s’efface devant ces cinq disparus, trop à mon goût car on aimerait en savoir plus sur lui et comprendre davantage ce qu’il y a dans sa tête, on reste un peu frustré à la fin du livre sur ce point.

Et puis j’ai adoré le style de cet auteur, des mots simples, des phrases très courtes, parfois juste  deux ou trois mots, ou seulement un adjectif. Des répétitions à bon escient qui renforcent le propos de l’auteur et claquent dans l’esprit du lecteur, un style assez hypnotique, comme j’aime.  Avec en plus parfois, quelques envolées lyriques ou poétiques, hélas pas assez à mon goût mais cela aurait peut être dénaturé le propos.

 » Tu es assis à ta place, à table, seul,  les yeux planant dans le vague infini, sans un regard sur les assiettes à dessert dans lesquelles des restes de génoise , des morceaux de fraise et des mégots racontent la fin de toute chose ou leur vrai commencement ».

 » Rappelle-toi ma mignonne, de quelle sorte de joie imperceptible, ignorante, presque ingrate si ce n’est estropiée, nous avons dû nous envelopper, nous encapuchonner, nous encasquer, presque nous fildeferbarbeler. Rappelle-toi ma jolie, mon étoile, comment nous en sommes arrivés, solidement claquemurés à l’intérieur de nos pensées nues et solitaires, à transformer en un prodigieux théâtre de fortune le grenier du 36, Grand Rue. »

Peut-on se libérer du passé en se réconciliant avec les morts, une fois qu’on les a vraiment laissé partir ? L’ Atelier des morts est une oraison funèbre par laquelle Daniel Conrod essaye d’apporter une réponse à cette interrogation quasi universelle, à laquelle nous sommes tous un jour confrontés.

 » Cet amour paternel que tu m’as donné, je n’en ai jamais voulu, avec raison je crois, parce que les conditions de ton amour étaient exorbitantes . Accepter d’être aimé de toi, revenait à me soumettre à toi? Il n’y avait pas d’alternative . Tu étais un cannibale. Tu n’avais pas de limites et moi je ne voulais pas mourir étouffé dans tes bras, fût-ce avec un crucifix entre les mains. »

Je vous conseille vraiment de découvrir ce texte, qui est selon moi une pépite oubliée de cette rentrée littéraire.

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34 réflexions sur “L’atelier des morts de Daniel CONROD (2015)

  1. soene

    Hello Mindounet,
    J’avais laissé ton billet de côté avec les événements tristes que je vis en ce moment.
    Mais la vie doit continuer.
    Malheur, en plein dans mes réflexions ce livre… Je le lirai plus tard, trop de souvenirs sont remontés ces jours, avec mes Parents…
    Mais si c’est un de tes coups de coeur, je le note.
    Bonne semaine et gros bisous

  2. Un livre avec un titre pareil est fait pour moi ! Je note sur mon nouveau téléphone dans lequel j’ai ajouté une rubrique: « Livre dont j’ai envie ». Comme ça, quand je me pointe dans ma librairie préférée j’ai l’air moins cruche et bizuth à cherché « le livre, tu sais.. avec une couverture bleue et dont l’auteur a un nom qui commence par B !  » 🙂 🙂 🙂

  3. sous les galets

    oh punaise, mais ça a l’air archi gai dis donc…est ce que c’est dans la veine « ma vie mon oeuvre » ou bien est-ce de la fiction. Ah MTG et Télérama, franchement, c’est un poème.

    1. Oui…je l’ai su après figure-toi ! J’ai tapé le nom de l’auteur sur Google et vlan j’ai dis c’est bien ma veine…un cadre de Télérama ! Mais il a fait un joli livre, fort et pas si triste que ça, enfin si forcément vu le sujet, mais sans aller dans le pathos et le grand étalage. Je ne sais pas du tout si c’est totalement fictionnel ou pas mais ce n’est pas important. Par contre, quand même, venant de Télérama, je trouve bizarre et bête qu’on en ait pas parlé ce ce court texte qui m’a emballé !

  4. T’es dans l’air du temps avec la Toussaint qui arrive ! Celui-là je le note il va me plaire !!! Comment ça tu ne connais pas « Camille mon envolée », Elle est passée à LGL la semaine dernière !!! Tu me couves un Alzheimer toi ! Bon pour en revenir à celui-ci, les extraits me parlent et ne dis pas que tu n’aimes pas la poésie puisque tu regrettes qu’il n’y ait pas plus de passages poétiques, tu te contredis en plus, début de gâtisme mon pauvre vieux !!! 😆 Bises et merci pour la découverte ! 😉

    1. Alors rigolote, sache que tu viens de te prendre un mur de face là Warf : je n’ai volontairement pas regardé cette émission où le même soir on avait un suicide, un cancer, une mort prématurée et j’ai oublié le dernier…j’avais pas envie cette semaine là de voir autant de malheurs en si peu de temps ! Alors, pour le gâtisme mamie repassera 😀
      Pour l ‘Atelier des morts, je te le prêterai si tu veux, le thème est au final assez courant mais le propos et le style de l’auteur sont remarquables enfin je trouve. Bisous et bon week-end !

      1. Non mais dis donc poussin depuis quand tu me traites de « rigolote » ??? 🙄 Il y a du remontage de bretelles dans l’air je te le dis !!! Tu n’as pas eu tort de ne pas regarder, moi j’ai somnolé comme d’habitude et j’ai lu le rapport de Galéa, ça m’a suffit, je n’achète pas ce genre de livres… Mais celui-là, à l’occasion, je veux bien que tu me le prêtes ! 😀 Bises

        1. Ok, je te le prêterais avec plaisir…même si me traites de gâteux alors que hein…bref !! Je suis toujours dans l’ennui…quelques longueurs mais j’apprécie cette lecture !
          Bonne fin de dimanche et gros bisous ! 😀

  5. ZUT pourquoi je n’ai pas vu ton blog plus tôt !!! cette après midi je suis passée à la librairie, je suis ressortie avec 11 poches (c’est mieux pour mes poches) et un de la rentrée (vu à la télé et sur beaucoup de blogs!!! mais je tiens à le lire car l’héroïne a le même nom que ma fille aînée et l’auteur fait une vraie déclaration d’amour à sa file disparue: Camille, mon envolée); celui-ci je l’ai vu, j’ai hésité. Si je t’avais lu avant je l’aurais pris, c’est sûr. J’adore ce que tu en dis. Il a tout pour me plaire. Je le note et retournerait chez le marchand!
    Bravo pour ton intro, parfois il y a overdose de mêmes romans 🙂
    Je suis très fan des extraits

    1. Je n’ai pas entendu parler non plus de Camille. C’est vrai que le sujet se ressemble mais ici, il ne s’agit pas de déclaration d’amour, mais de bilan lucide je dirais.
      Il m’a vraiment plu ce livre, pourtant c’était pas évident sur le papier !
      Belle journée !

  6. Je ne sais pas si je le lirai… J’ai une dizaine de livres de la rentrée littéraire en attente, des cadeaux, et des emprunts aux bibliothèques, vraiment très réactives.
    As-tu le Je pars à l’entracte de Nicolas d’Estienne d’Orves ? C’est une lettre à un ami parti volontaire très tôt et ce livre m’y a fait penser.

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