Le Caillou de Sigolène VINSON (2015)

sigolene vinson

C’est l’histoire d’une femme qui voulait devenir un caillou.

C’est aussi l’histoire d’un coup de coeur absolu d’un lecteur pour ce roman de Sigolène Vinson, qui a par ailleurs écrit une auto-fiction, des polars avec un co-auteur et un autre roman. Je l’ai lu deux fois et la deuxième lecture fut encore meilleure que la première.

Cela fait des mois voire des années que je n’avais pas autant aimé un livre. J’ai été séduit, bousculé, titillé, claqué par cette histoire et par ce style d’écriture. Un vrai bonheur.

Le ciel est, par la fenêtre, morne et débile, à la limite borné. Tellement bas qu’il cache les galaxies qui ne sont pas solaires et les trous noirs qui absorbent les galaxies qui ne sont pas solaires…Quand je pense à tout ça, j’ai envie de me foutre de la gueule de l’ Homme et de sa bite qui est toute petite. Pas de celle du singe, parce que le pauvre n’y est pour rien. L’ animal ne peut pas répliquer, il ne sait pas rire, à cause de ce fichu un pour cent de séquence ADN qui nous différencie.

Mais de quoi ça parle exactement, l’histoire d’une femme qui veut devenir un caillou ?

C’est l’histoire d’une jeune femme de 38 ans démissionnaire de l’enseignement parce qu’elle se croit incapable de faire progresser ses élèves à cause de son aphonie.
Un caillou. C’est ainsi qu’elle aimerait être pour ne pas avoir à justifier une existence ennuyeuse. Elle vit recluse dans un petit studio, nichée dans sa solitude et la rupture sociale.
Un jour, elle fait la connaissance impromptue de son voisin, Monsieur Bernard, un vieux bonhomme bizarre, passionné  de sculpture  et amoureux d’un petit paradis dans le golfe d’Ajaccio. Ce vieil original, esseulé lui aussi, l’observe depuis des années et la croque dans son carnet  dans le but de la sculpter dans la pierre brute et  de lui redonner goût à la vie.
A sa mort, la narratrice  décide de partir  à la recherche de la sculpture de Monsieur Bernard, et par analogie, à la recherche  de ses propres traces.

J’avais renoncé à enseigner le français dans un lycée de la région parisienne parce que j’étais convaincue de mon incapacité à faire progresser l’être humain, moi par la même occasion…Les liens qui me retenaient à la société, à la quête du bonheur qu’elle impose, s’étaient tout simplement délités, sans que j’y fasse attention, sans que je tente d’y remédier.

Il y a dans Le caillou, tout ce que j’aime et ce que je recherche dans un livre.

L’originalité de l’histoire, avec un vrai talent de Sigolène Vinson pour mettre en place une histoire structurée, avec trois parties bien définies et un épilogue surprenant et qui remet en question ce que le lecteur croyait avoir saisi.

Le style incroyable de l’auteur, absolument pas conventionnel, que je pourrais qualifier de crépusculaire et de Border line, souvent à la limite du naufrage, toujours en flux tendu, résolument moderne, parfois cynique, souvent grinçant mais toujours tendre. Numéro d’équilibriste réussi et maîtrisé.

L’amour qui est partout et en filigrane dans Le caillou, même si l’auteur, à travers des mots qui cognent ou choquent à quelques occasions, montre une forme de vraie pudeur qui m’a touché.

Tout ce que nous inventons pour nous protéger de la vieillesse nous fait vieillir plus vite, c’est en nous figeant que nous nous craquelons.

Et  puis, il y a la Corse qui occupe la seconde partie de l’histoire. Tous les lieux ou presque je les connais et cette rédemption ou cette renaissance insulaire est belle. Et même lorsque Sigolène Vinson y va fort sur les corses, on sent à quel point elle aime cette terre et ses habitants. Ceci dit, cette seconde partie peut dérouter pour qui ne ressent pas ce que la Corse peut procurer…un petit effet Guide du Routard un peu trop prononcé peut-être…il faut bien essayer de trouver une petite faille dans ce récit granitique.

– C’est la rive sud d’ Ajaccio.On boit beaucoup

–  Comment une chose pareille est possible , avec la mer et les rochers que vous avez ?

–  C’est justement ce qui nous rend malades. A regarder le coucher du soleil sur Cala d’Orzu, on comprend que quelque chose nous manque qui ne sera jamais comblé, on appelle ça l’absolu toujours déçu.

Enfin, c’est surtout l’humanité, la lucidité , la sensibilité de l’auteur que j’ai adorées dans Le Caillou.

Je suis bluffé, enchanté et retourné par cette histoire minérale et belle, dont le lien est la pierre et le sentiment humain.

Devant moi, la mer ressemble à un désert. Ma bosse tressaute dans mon dos, les sanglots se coincent dans ma gorge: je suis une vieille dame qui relève des pièces jaunes pour des chiens et des chats abandonnés ou maltraités. La naufragée que j’avais choisi d’être devait être emportée vers le large, pas rejetée sur la berge. Je pars à la renverse et roule sur ma bosse, comme une tortue d’ A Cupulatta retournée. Les paillettes phosphorescentes de granit qui se mêlent aux étoiles tombent sur moi. Je me sens un amas planétaire en mouvement, je fais de la bascule sur ma malformation et vais bientôt influer sur la marée. Si le mouvement a été aussi difficile à exécuter pour le premier Homme que pour moi, je comprends que l’évolution se soit arrêtée au stade de la posture debout. De quelle douleur naîtra l’humain qui marchera sur les mains?

Je vais de ce pas m’acheter le premier livre de Sigolène Vinson, une autofiction intitulée « Pour en finir avec l’enfance ».  Elle a bien fait d’abandonner le cinéma, le théâtre et le métier d’avocat (oui oui avocat…) pour se consacrer à l’écrit ! Quel talent chez cette auteur !

Et ces mots pour finir…qui sont un bout de chanson…

Dans le soir au parfum lourd, au gré de la fumée lente, le fumeur se représente les plus beaux rêves d’amour , puisqu’on dit que le bonheur n’existe pas sur  la terre , que l’aile de mes chimères puisse nous conduire ailleurs…

coup de foudre

 

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28 réflexions sur “Le Caillou de Sigolène VINSON (2015)

  1. valmleslivres

    Je n’arrive pas à reconnaître sa maison d’édition de l’époque sur la couverture (en tout cas, ce n’est visiblement pas la même que maintenant).

  2. C’est marrant comme ça, l’histoire d’une femme qui voudrait devenir un caillou… Mais tu sais être convaincant 🙂 C’est surtout c’et amour en filigrane et partout qui me tente !

  3. Oh ben dis donc, quel beau billet que voici à propos d’un roman qui me paraît bien attrayant.
    Je crois qu’attrayant n’est pas le bon mot, hein ? Enthousiasmant, passionnant… ne conviendraient-ils pas mieux ?
    Merci, en tout cas 😀

    1. Je ne sais pas si les 2 livres se ressemblent mais je peux comprendre que le style ne passe pas…faut être un peu « space » peut être pour apprécier vraiment, enfin je ne sais pas mais ça m’a scotché ! 😀

  4. Oh! L’idée de l’absolu me parle…mais est-ce une raison pour lire tout un livre?
    Je le note de toute façon…Là je suis en mode pause…Étrangement je n’arrive plus à ouvrir un livre.
    Je le note dans un coin pour ma prochaine commande.
    Gros bisous

    1. Parfois la pause est salutaire, pour revenir dans la lecture. Je suis quasi certain que tu adorerais ce livre. je serais prêt à prendre les paris…ce serait un beau retour ! Quels sont les livres que tu as adorés récemment ou il y a longtemps ?? kiss !

      1. Ben je suis restée baba devant Délivrances de Toni Morrisson, et j’ai adoré Les heures souterraines de Delphine de Vigan et les Lettres à un Jeune Poète de Rilke m’ont fait énormément de bien… J’ai No et Moi en stock, mais je ne voulais pas enchaîner sur le meme auteur au risque de me lasser…J’ai commencé Completement Cramé de Gilles Legardinier. Impossible de le finir. Pourtant c’est plutot bien…Je suis bloquée.

        1. Ben alors on a un peu les mêmes goûts. J’ai le Morrisson sur ma wish list et j’adore Delphine comme tu le sais. Rilke, ben peut-être je tenterai puisque ce n’est pas de la poésie.
          Legardinier, je ne connais pas, il est toujours dans le top 10 des ventes annuelles, on en entends peu parler…à voir !

      2. Le temps que j’ai, je le passe surtout à ecrire. Bon là cela fait une semaine que je n’ai pas pu avancé et j’ai la tremblote! Vivement que le sevrage prenne fin que je puisse ecrire de ton mon saoul😂

  5. Un coup de coeur ou un coup de foudre est toujours très subjectif et tient compte des paramètres dans lesquels s’est effectuée notre lecture ! Ce livre t’a « parlé » au bon moment mais je ne sais pas s’il agirait ainsi sur moi ! J’avais lu des avis beaucoup moins élogieux (et enthousiastes surtout) quand il est sorti ! A voir donc car je finirai sûrement par le lire, ne serait-ce que par curiosité et parce qu’il t’a fait cet effet ! 🙂

    1. Et pourtant, il a tout pour te plaire, une vraie originalité, un style puissant, un fond poétique avec un passage d’une vie réelle à une vie métaphorée, de l’amour…
      Je pense que ça pourrait t’aller.
      Les avis mitigés je les ai lus aussi, après, c’est grâce à celui de Phili, plutôt enthousiaste que j’ai illico noté le live, il y a pas mal de temps maintenant. Je sais qu’une partie des blogueuses littéraires étaient pas chaudes, et pour moi c’est plutôt bon signe d’ailleurs…la preuve 😀 😀

      1. Philisine Cave

        Non, mon chéri (je me permets, je profite que La Douce ne soit pas dans les parages ), je n’ai pas été aussi enthousiaste que toi sur ce roman. J’ai comme toi trouvé l’écriture singulière, l’idée de départ tres intéressante mais c’est la période corse qui m’a lâchée et fâchée. Bisous à tous les deux.

        1. On n’est pas d’accord alors mais c’est quand même grâce à toi que j’ai repéré cette pépite… merci 😀 😀
          Mon chéri…La Douce risque de me baffer en rentrant par ta faute…si elle le voit ! 😀 😀

  6. Un coup de coeur de MtG ? Je suis obligée de le lire alors… en même temps, je l’avais noté dans un coin pour le jour où….
    Et sinon: minute pub. Ce we à Metz, c’est « Littérature et Journalisme ». Une belle occasion pour venir découvrir ce coin de France surprenant !😉

    1. Non ce n’est pas un coup de coeur, c’est carrément un coup de foudre…rare chez moi !!
      Pour le pub, ok, mais je ne pense pas que ce soit ici que ça fonctionne…c’est très confidentiel chez moi 😀
      Bisous à toi 😀

    1. Je ne pense pas que tu le trouves à librairie. Il a déjà un an, n’est pas sorti en poche et c’est un tout petit éditeur. Mais tu peux le trouver en occasion très facilement sur le net. A lire au moins pour la Corse…que l’auteur aime visiblement beaucoup même si elle cogne un peu fort ! 😀
      Bisous !

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