Belle du seigneur d’ Albert Cohen.

Forcément, je ne pouvais que rapatrier cette chronique, parue le 5 août 2011. Je n’ai rien retouché, juste enlevé le paragraphe qui parlait de l’adaptation cinématographique.

Roman hors norme, brillant, ébouriffant, dérangeant, qui ressemble à rien de connu et lu par moi jusqu’ici.

Un mois pile pour avaler les 1100 pages du pavé.

Impression de dépucelage littéraire, de n’avoir jamais rien lu avant.

Cohen est un génie et je ne veux plus rien lire de lui pour rester sur cet ovni littéraire, sur ce livre magistral considéré comme un chef-d’œuvre, l’un des dix meilleurs romans du vingtième siècle.

Je ne sais plus quoi lire maintenant…

Que dire sur ce livre ? Je vais me limiter à parler du thème central, l’exploration de la passion amoureuse en occultant les thèmes secondaires qui sont pourtant essentiels pour cadrer l’histoire d’amour des personnages (la noblesse, la bourgeoisie, les hauts fonctionnaires, la montée de l’antisémitisme au milieu des années 30)

Albert Cohen décortique la passion amoureuse comme jamais :  C’est un  auteur qui dit la vérité, sa vérité sans rien édulcorer en annonçant la couleur dès le départ : les deux personnages sont promis à leur déclin.

L’amour passionnel est voué à l’échec et à la perte des amants, quelle qu’elle soit.

Récit très noir du début à la fin, aucun espoir, toujours la vérité implacable et cruelle.

Aucun répit  dans le récit, les mots claquent à 220 km heure, on a parfois du mal à suivre, il y a des longueurs mais Cohen poursuit sa démonstration implacable et épouvantable. C’est vraiment dur et en même temps son style pour décrire la passion est vraiment beau, vraiment émouvant, parfois même très sensuel tout en restant pudique. Allez soyons honnête tout le monde rêve de la grande passion amoureuse, de l’île déserte avec sa dulcinée pour ne faire que s’aimer du matin au soir….mais après avoir lu ce livre, on y réfléchit à deux fois….car c’est une condamnation sans appel de la passion.

La passion amoureuse n’est possible que si on est jeune, beau, bien socialement ; Ce n’est qu’une gigantesque supercherie puisque que seul le coté bestial, « la viande », « les gorilleries » comptent et sont légitimés par les convenances sociales.

Selon Cohen, dès que l’on vieillit, plus de place pour l’amour physique et la passion, terminé pour la femme dès que ses seins tombent ou dès que l’homme perd quatre canines ou son rang social.

De plus les amants condamnés par leur passion s’étouffent rapidement, et sans social autour  d’eux, il est impossible de faire durer la passion, l’ennui vient très vite et l’enfermement est total.

Style très spécial : des pages entières de monologues  parlés des personnages et de monologues intérieurs, sans aucunes phrases ni ponctuation. D’habitude je suis totalement hermétique aux phrases qui n’en finissent pas, j’aime ce qui claque, ce qui est synthétique, ce qui se rapproche des pensées et aphorismes. Là, je suis fasciné par cette écriture, je sais pas pourquoi, on à l’impression d’un tourbillon autour de nous et on en sort épuisé.

Schéma de base très simple : la femme (Ariane) , le mari (Adrien) , l’amant (Solal).

Premier monologue intérieur d’Ariane et ça suffit pour tomber amoureux du personnage : jeune femme belle aux yeux de biche, distinguée, torturée, complexe, mariée mais qui n’aime pas son mari et vit dans son monde intérieur, joue du piano et lit beaucoup,même dans son bain, proche de la nature et des étoiles, toujours prête à parler aux animaux et à les sauver ( à défaut de parler aux humains) ,proche des chevaux (ancienne cavalière) et des crapauds, qui parle seule dans son bain,  s’embrasse sur son miroir, bref un peu barée, un peu princesse et  un peu hystérique aussi ….orpheline très tôt, ayant  de plus perdu sa soeur adorée . Jeune femme réservée et pudique mais capable de folies pour celui qu’elle aime, de tout lui donner. Bref un amour d’Ariane, qui de plus , cerise sur le gâteau rêve d’Himalaya…

Le mari : Adrien, un gentil couillon sans cervelle, fonctionnaire qui ne vit que par le regard de ses supérieurs, préoccupé seulement de lui-même et  de sa progression dans la voie hiérarchique, de la taille de son bureau et du niveau de confort des chambres d’hôtel lorsqu’il part en mission, des personnes qu’il peut inviter chez lui en fonction de leur rang social….bref un pauvre bougre qui ne vit que par le regard des autres et   de sa femme en particulier dont il voudrait être admiré.

Et pourtant il l’aime son Ariane, il est attentionné et gentil mais il est incapable d’aimer vraiment de donner quoi que soit d’épanouissant même si au fond c’est un amour sincère et émouvant.

Solal est piégé par la recherche de cet amour passionnel qui ne le rend pas heureux malgré ses multiples amantes et amoureuses.  Il méprise ses conquêtes, est parfois limite misogyne et en même temps il sait qu’il a accès à la passion amoureuse seulement  par ce qu’il est puissant, chef, jeune et beau. Il voudrait être aimé sans apparat pour ce qu’il est vraiment, la première rencontre il tente de séduire Ariane déguisé en vieillard aux dents cassées et elle le repousse ce qui la condamnera ,car Solal la séduira alors par la force .

Solal est possédé, limite schizophrène, il sait qu’il entraînera Ariane vers la déchéance et qu’il la rendra malheureuse et qu’il se rendra malheureux…il le sait dès le début mais il lui ment alors qu’elle est totalement sincère et naïve. Au fond Solal rêve d’un amour tendresse, d’un amour amitié voir même d’ un amour maternel, en somme d’un amour pur et impossible  mais est incapable de résister à l’appel de la passion.

Fou de jalousie vers la fin de leur passion, il va devenir  malgré lui le bourreau d’Ariane, totalement consentante et soumise à son Seigneur, prête à tout pour l’aimer et le garder.

Quand Ariane quitte Adrien elle lui écrit simplement : «  toi si bon, te faire souffrir, c’est affreux…pardonne moi mais j’ai besoin d’être heureuse. Il est l’amour de ma vie, le premier, le seul. »

 

Quand Solal comprend que leur amour est condamné que la déchéance passionnelle est inéluctable et qu’il pète les plombs il se dit à lui même ; « Du joli, la passion dite amour. Si pas de jalousie ennui. Si jalousie, enfer bestial. Elle est une esclave, une brute. Ignobles romanciers, bande de menteurs »

Vraiment, je suis enchanté, ému, surpris et totalement chamboulé par cet ouvrage. Je ne sais pas si je trouverai un jour un autre livre aussi fort autour d’une histoire d’amour, un autre livre qui me fera autant vibrer.

Belle du seigneur,  » un départ ivre vers la mer »

 

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39 réflexions sur “Belle du seigneur d’ Albert Cohen.

  1. Philisine Cave

    Belle du seigneur a été longtemps mon top 1 littéraire. Et puis, j’ai rencontré Charlotte et sa Jane Eyre, Jane A. et toute sa collection des sentiments, de qualités. Alors Albert a laissé tout doucement la place, sans colère ni rancœur.

    1. Ben oui, essaye. Si tu franchis le cap du premier monologue, tu iras peut être au bout, sinon…
      Pour la légende, ce livre a été dicté par Albert Cohen à sa femme, qui le tapait ensuite à la machine, et Cohen corrigeait à peine le lendemain matin…enfin c’est ce qu’il raconte mais c’est tout à fait possible, c’est brut comme texte !

  2. Et tu n’as pas parlé des taille-crayons d’Adrien ??? 😆 Un livre que tu devais avoir sur ce blog (enfin, la chronique !) ! Merci de me l’avoir offert, j’ai adoré certains passages, détesté d’autres mais globalement il m’a permis de découvrir Cohen et d’en lire un autre de lui… C’est un livre qui ne peut pas laisser indifférent ou alors on n’a rien compris ! Il faut aussi tenir compte du contexte de l’époque, du lieu (la Suisse bourge et calviniste), bref c’est un petit chef d’oeuvre dont on pourrait supprimer quelques feuilles mais un chef-d’oeuvre tout de même ! 😉

    1. Tu as tout dit, et pour la petite histoire, au départ, Cohen avait 500 ou 600 pages de plus…et l’éditeur lui a imposé de faire des coupes et de publier un autre livre, Les Valeureux je crois, publié l’année d’après…

      1. Je sais qu’il y a toute une série avec les oncles de Solal… Mais je n’ai pas les titres en tête, là…J’y viendrai car Le livre de ma mère m’avait vraiment plu, j’adore sa plume ! 😉

  3. celestine

    Il fait partie des livres que j’ai commencés…et qui attendent toujours que je les finisse.
    Tu me donnes peut-être l’envie de le faire…mais onze cents pages…pffff…..
    Ça me fait penser que j’avais un élève nommé Solal, sa mère était prof de littérature. 😉
    ¸¸.•*¨*• ☆

    1. Oui et il y a une auteur actuelle qui a aussi un fils prénommé Solal.
      Tu fais partie de celles qui n’ont pas réussi à le lire, vous êtes nombreuses, ce livre, il passe et on l’encense ou alors il tombe des mains !:D

    1. Oui Mamie Emilie…heureusement que tu fréquentes des jeunes comme moi… 😀
      A vrai dire, je n’ai pas compris comment on peut arriver à lire et apprécier ce genre de texte quand on est ado ou très jeune adulte…ça m’aurait gavé terriblement mais bon à 40 ans on peut encore 😀 😀

      1. Et oui! Comme je regrette le bon vieux temps! Remarque par ceux qui courent…Bref! Ce billet est vraiment bien écrit. On sent que tu as aimé ce livre.
        Tu écris si j’ai bien compris ou lu que ce livre est une condamnation sans appel de la passion…C’est drôle…parce que la passion est une condamnation sans appel…Le déchirement, la douleur et/ou la mort determine, définit la passion même! Enfin il me semble…Elle exalte, élève, rend fort…puis elle dévore, brûle et rend fou… Je le note, alors mais de loin…Cela me rappelle trop le lycee…Enfin le bouquin pas la passion😄😁😄

        1. Tu dis joliment cela ! Le lycée, je ne sais pas, je ne pense pas qu’il soit étudié ce livre, il est trop compliqué à lire . Autre livre sur la passion encore plus noir, c’est Les Hauts de Hurlevent…je dis ça comme ça 😀

          1. Si si! Il faisait parti d’une sélection parmi laquelle nous devions choisir des bouquins à étudier…Il y avait aussi Le Parfum…Et d’autres encore…
            Les Hauts de Hurlevents…Connais pas 😄😄😄
            Bisous

                  1. Mouhaha! Une fac de blonde!!! J’imagine tous les étudiants essayant de s’inscrire (comme ils se précipitaient à mon époque aux soirées infirmières!!!)😂C’était juste que je me demandais comment j’aurais eu l’occasion d’étudier ces bouquins à la fac…Mais tu as complètement raison, on s’en fout!!!
                    Gros bisous

  4. Marie

    Ce livre m’avait fortement marqué aussi; il est en bonne place dans ma bibliothèque mais je ne sais pas si aujourd’hui je pourrais le relire. Je remarque que je lis moins qu’avant ( la faute à l’ordi, il faut bien l’avouer…). Par contre, depusi 6 mois environ, j’ai repris l’habitude de noter non seulement les titres des livres à lire mais aussi ceux que j’ai lus et je constate que c’est une moyenne de 4 ou 5 par mois.
    Bonne journée

    1. 4 livres lus par mois, c’est pas rien ! Cette année j’arriverai peut être à ce chiffre mais en général je lis une quarantaine de livres par an.
      Belle du seigneur ne laisse pas indifférent, soit on adore, soit on déteste, cela fait partie de sa force.
      Bonne journée, à bientôt !

  5. estellecalim

    Bah tu vois, dès le premier monologue d’Ariane, j’ai décroché ! Je la trouve bête, naïve, molle, elle m’insuporte et m’énerve. Quant à lui, il est prétentieux, trop sûr de lui et rien ne m’a particulièrement attiré dans cette histoire où tout est annoncé à l’avance.
    J’ai donné mon livre, ça y est, et je ne m’en porte pas plus mal 😉 Un tel pavé, je m’en voudrais de m’égarer à nouveau dedans.
    Mais j’ai gardé les Liaisons dangereuses, second livre que je n’ai jamais réussi à finir. J’ai néanmoins plus d’indulgence pour celui-ci 😀

    1. Mais, oui, c’est ça les personnages et c’est bien ce qu’à voulu l’auteur je pense pour ses personnages…
      J’ai vu une adaptation ciné pour les liaisons dangereuses mais je n’ai jamais lu le livre et je n’en ai pas l’intention 😀

  6. soene

    Hi hi hi, tu ne pouvais pas, en effet, ne pas rapatrier ce billet sur ta BDS, Mindounet 😆
    J’en suis toujours à peine à la moitié de ma lecture…depuis 2012…
    Va falloir que je reprenne tout depuis le début !
    La première partie est un peu ennuyante autant que je m’en souvienne 🙄
    Moi, je n’aime que Timie dans cette histoire 😉
    Tiens, j’aurais bien dû appeler Natty Timie…
    Gros bisous

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