Libertango de Frédérique DEGHELT (2016)

libertango

 Luis est né en 1935, patte et main gauches raides, langage déstructuré, dans une famille espagnole. Son enfance parisienne est mortifère, entre un père bête et méchant, une mère plus idiote que méchante et une soeur aînée à l’égoïsme fou. Seule échappatoire, la radio, qu’il écoute frénétiquement et sa plus jeune soeur.

A  20 ans, sur les quais de la Seine, Luis rencontre Astor, joueur argentin de bandonéon, et, dans la foulée, Lalo le pianiste. Une révélation! Il n’est pas que le « fils dégénéré », il est un jeune homme à l’oreille fine et aux goûts musicaux certains.

A 21 ans, il quitte sa famille qu’il ne reverra jamais (sauf sa plus jeune soeur) , s’immisce  dans le milieu fermé de la musique classique, jusqu’à devenir chef d’orchestre, puis maestro…

Je suis né en morceaux, mais la musique répare et nous nous en servons si peu. Sa vibration physique agit comme une nuée de particules qui viennent harmoniser le corps. Tandis que le reste, ce qui s’entend, ce qui navigue dans ce qui  ne s’entend pas mais se perçoit, entre dans l’esprit, caresse l’âme, dissout toute tension dramatique et nous élève où nous ne saurions aller seul.

La musique est l’exercice arithmétique secret d’un esprit qui ne sait pas qu’il est en train de calculer.

Pffiou ! Quel livre  : 300 pages denses et étourdissantes, et quelle plume ! Je ne suis pas surpris, j’avais beaucoup aimé La grand-mère de Jade et La vie d’une Autre, mais le dernier roman de Frédérique Deghelt est vraiment magnifique.

Je commence par le bémol, j’y ai trouvé des longueurs, des hauts et des bas, comme l’on peut trouver dans un morceau de musique de dix minutes et je suis parfois resté au bord du chemin quand Libertango pénètre  trop dans le détail, la vie d’un orchestre et de la musique classique.

Mais en dehors de cela, j’ai été happé par les mots de Frédérique Deghelt et par le destin hors normes de Luis, dont on suit 80 ans de vie à travers des interviews réalisées par Léa, une jeune femme passionnée par la vie de ce chef d’orchestre, des extraits de ses journaux intimes, des lettres.

Luis qui passe du statut d’enfant handicapé , boulet pour sa famille, à musicien, chef d’orchestre de second plan malgré son bras gauche grippé, puis maestro, dirigeant les plus grands musiciens du monde. Luis devient adulé, riche, égoïste, diva…puis comprend qu’il a « raté » sa vie…

Libertango est un livre d’une richesse inouïe, profondément juste et émouvant, un livre humaniste qui donne encore un peu de crédit en l’être humain. L’histoire est en plus très actuelle, la musique de Luis est un  refuge face au chaos du monde, à la violence des hommes.

J’ai apprécié aussi certaines positions de l’auteur, certaines pensées bien pensées et j’ai retrouvé avec plaisir la délicatesse de Frédérique Deghelt, sa sensibilité et son érudition.

Ici en version triste…

On ne guérit pas d’être vieux. On guérit encore moins de se sentir trop vieux, trop seul, trop triste. Tout est à faire décidément ! Quel boulot ce matin ! Se récupérer chaque jour est le plus difficile. Piocher minute par minute, les particules d’un bonheur désormais impossible, et les regarder autrement. Ce qui est important n’est pas ce qu’on vit, mais la manière dont on regarde ce qu’on vit.

Ici en version gaie…

Les petites lueurs dont on se saisit pour en faire de la lumière sont des lucioles qui pourraient s’évanouir , faute de travail, de chance , de coïncidences miraculeuses »

Ou bien là en version mi triste mi gaie…

Les vrais handicapés ne sont pas ceux qui boitent ou bégayent, ce sont ceux dont le coeur est boiteux et la parole menteuse…

Je me suis attaché à Luis et c’est dur de le quitter , d’autant que la fin aurait pu être moins rapide, bien qu’il s’agisse d’un long texte au regard de ce que proposent les auteurs actuels, là j’aurais bien repris une petite symphonie…

Libertango est aussi une véritable histoire d’amour, celle avec la musique, omniprésente, mais aussi celle avec Emilie, la femme que Luis a aimé, perdu, retrouvé, aimé, perdu et aimera jusqu’à sa mort…comme le prouve ce long passage écrit dans le journal de Luis…

Ne pas se souvenir des soirs d’orage où Emilie décidait de jouer les suites de Bach, face à l’océan, comme si elle devait affronter la noirceur des nuages qui nous arrivaient de l’ Atlantique. Je me posais tout près d’elle pour ne pas perdre une note que les grondements du ciel essayaient de nous dérober. Ne pas se souvenir  de sa main serrée dans la mienne quand je venais derrière le rideau lui enlever le trac, avant ses concerts de soliste, quand nous sommes connus. Ne pas se souvenir du regard soyeux qu’elle portait sur les enfants qui la prenaient pour une fée posée sur le bord de leur lit, dans cette salle de réveil de l’hôpital où elle m’avait emmené pour que je les voie. Ne pas se souvenir ce serait un crime qui n’effacerait pas celui qui a eu lieu. Ne pas se souvenir est impossible quand on a vécu de si belles choses avec  une femme qu’on ne pourra plus jamais cesser d’aimer, parce qu’elle a emporté au tombeau toute raison de lui en vouloir un jour.

 Vous l’avez compris, c’est un vrai coup de coeur, je trouve que l’on n’a pas trop parlé de ce livre sorti au printemps dernier, j’espère néanmoins qu’il a rencontré le même succès que les premiers romans de Frédérique Deghelt, auteur discrète et talentueuse.

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22 réflexions sur “Libertango de Frédérique DEGHELT (2016)

  1. Il va falloir que je me décide à la lire et je trouve ce titre magnifique justement. Pour ses précédents opus, j’avais lu beaucoup d’avis contradictoires, ce qui m’avait retenue mais rien ne vaut de lire soi-même et de se forger son opinion, d’autant que j’aime beaucoup les extraits que tu as mis, je devrais aimer son style ! 😉 Bisou Poussin aux myrtilles en coeur !!! 😆

  2. soene

    J’avais adoré la grand-mère de Jade, je ne me souviens plus si j’ai lu la vie d’une autre par contre.
    Quant à celui-ci, je ne dis pas oui mais je ne dis pas non. Le hasard me le mettra peut être sur mon chemin, il y a bientôt la braderie solidaire des livres, à Lyon.
    J’aime tes coups de coeur, Mindounet, et ton enthousiasme littéraire 😆
    Tu lis, tu lis, il me semble 😉
    Tu as raison, la télé est tellement nulle 😥
    Gros bisous

  3. Coucou Mind
    Comme toi j’ai beaucoup apprécié « la vie d’une autre » alors je note ton coup de cœur 🙂
    Coïncidence , je viens de finir « la nonne et le brigand  » de la même auteure… Un avis mitigé
    Bisessss

  4. celestine

    Tu en parles avec du feu dans la plume, et ça donne envie, y a pas à tortiller…
    Peut-être parce que j’ai un fils de 21 ans, musicien, qui ressemble à Luis…
    Bisous Mindounet
    ¸¸.•*¨*• ☆

  5. Marie

    Voilà un auteur que je ne connais pas et ce livre me tente bien. Les extraits choisis témoignent d’une grande sensibilité et d’une belle ècriture. Pas trop triste quand même dans l’ensemble? Parce que je n’ai pas envie d’accentuer mon côté « spleen » en ce moment!
    Bonne semaine
    Marie

    1. Heu, alors si , assez triste quand même, la vie de luis est quand même dure et dramatique mais beau. Peut être je te conseillerais La vie d’une autre, qui est tout aussi prenant et moins triste. Mais après, ça dépend de ce que tu appelles triste. Belle semaine Marie, merci de ton passage ici 😀

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