Lettre à Ellen…

Ellen,

Samedi dernier, en proie à un accès de sentimentalité, j’ai pris la plume pour vous écrire un de ces mots comme je devrais n’en adresser qu’à Mary, qui est presque aussi folle que moi. Il m’est retombé sous les yeux aujourd’hui et je me suis doutée que le regard serein d’ Ellen se teinterait de mépris à une telle lecture. Sur ce, j’ai résolu de concocter quelque chose qui soutienne un peu mieux l’examen des gens de bon sens. Je ne vous dirais rien de toutes les pensées et de tous les sentiments que vous m’inspirez,  Ellen. Je ne franchirai pas les bornes de cette réserve, qui seule me permet de garder la réputation d’une personne un tant soit peu sensée, et sans laquelle tous ceux qui me connaissent m’auraient depuis longtemps rangée dans la classe des écervelées françaises.

Pardonnez-moi si je ne vous raconte que des âneries, car j’ai la tête lasse et le coeur abattu. La tempête fait rage ce soir et la plainte continuelle du vent me remplit d’une intense mélancolie. Quand les circonstances, quand mon humeur m’accablent pareillement, Ellen, je cherche d’instinct refuge dans la contemplation de quelque idée sereine et tranquille ; et c’est votre image que j’invoque à l’instant, dans l’espoir qu’elle m’apportera quelque apaisement. Et vous voilà, assise tout près de moi, droite et silencieuse, vêtue de votre robe noire et ceinte de votre écharpe blanche, avec votre pâle visage aux traits de marbre – et cet air si doux, si paisible,en tout point semblable à la réalité. Comme je voudrais que vous me parliez ! Si l’avenir nous sépare – si le sort veut que nous passions toute notre vie loin l’une de l’autre, sans jamais nous revoir – quand je serai bien vieille et que je me remémorerai mon jeune temps, avec quelle nostalgique jouissance je ressusciterai le souvenir d’ Ellen Nussey, l’amie de mes premières années !

Lorsque j’éprouve de l’affection , je le dis hautement ; C’est là mon caractère, et je ne crains pas le moins du monde d’exciter votre vanité en vous encensant. C’est votre piété qui fait votre plus grand charme ; puisse-t-elle toujours vous garder telle que vous êtes, pure, modeste et charitable, tant en pensée qu’en action. Et moi, que suis-je, à côté de vous ? Comme je me sens indigne en comparaison  ! Je suis une vile créature, un être grossier et commun.

Ellen, je voudrais bien pouvoir passer le restant de mes jours auprès de vous . Je vous suis, depuis peu, plus tendrement attachée que je ne l’ai jamais été. Si seulement nous avions une petite maison et un peu de fortune personnelle, je crois bien que nous goûterions jusqu’à notre mort, à vivre ensemble dans une tendresse mutuelle, un bonheur auquel nul ne pourrait ajouter.

Adieu, portez-vous bien ma très chère Ellen,

Charlotte Brontë.

Cette lettre fut écrite par Charlotte à son amie intime Ellen Nussey (avec qui elle correspondra jusqu’à sa mort), en 1836.  Charlotte Brontë a alors 20 ans, elle a rencontré Ellen alors qu’elles étaient toutes eux élèves dans un pensionnat , en 1831. Onze années plus tard, Jane Eyre sera publié et deviendra rapidement un succès .

 

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10 réflexions sur “Lettre à Ellen…

    1. Oui, justement…l’amour est tendancieux par nature et c’est pour cela que j’ai choisi cette lettre…et cela ne t’a pas échappé. L’amitié, la vraie est de l’amour…
      Mais elles restèrent « amies » toute leur vie, il n’était pas question de plus… Charlotte voulait simplement exprimer ici la force de l’amitié et l’espoir d’une vie sans trop de heurts et de chagrin. C’est avec Ellen que Charlotte accompagna Anne, quasi mourante, à Scarborough, car cette dernière aimait cet endroit et voulait voir la mer avant de mourir. Ellen a partagé toute la vie de Charlotte enfin ce qu’elle voulait bien lui en dire, on ne dit jamais que certaines choses, à travers ses correspondances et les séjours réguliers de l’une chez l’autre et vice versa.
      Merci d’avoir lu cet article avec autant d’attention…

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