Lettre à George Henry…

Cher Monsieur,

Votre lettre m’est parvenue hier. Croyez, je vous prie, que j’apprécie comme il se doit vos intentions et que je vous sais gré de vos compliments et vos encouragements ainsi que de vos conseils avisés.

Vous me mettez en garde contre les sirènes du mélodramatique et m’exhortez à demeurer au plus près de  la réalité. Je commençai ma carrière d’écrivain pénétré des principes que vous prônez, résolu à n’avoir d’autres guides que la Nature et la Vérité et à ne jamais m’en écarter d’un pouce. Je contins mon imagination, bannis le romanesque, m’interdis toute exaltation : je fuis également les tableaux trop flamboyants et je recherchai des accents nuancés, sobres et vrais.

Mon ouvrage (Le Professeur) achevé, je le proposai à un éditeur. Il le déclara original, fidèle à la Nature, mais n’osa l’accepter, faute d’y trouver les garanties requises pour une publication : le livre ne se vendrait pas. Je sollicitai successivement six autres éditeurs qui s’accordèrent à dire que mon roman ne comportait pas assez de « péripéties frappantes », qu’il il manquait un  » je ne sais quoi d’exaltant et de palpitant » et qu’il ne conviendrait jamais au public des cabinets de lecture. Jane Eyre rencontra dans un premier temps des réserves en partie similaires, mais trouva finalement preneur.

Ce n’est aucunement pour me soustraire aux critiques que je vous expose tout ceci , mais seulement pour signaler à votre attention la cause profonde de nombre de fléaux littéraires.

L’expérience individuelle n’est-elle-pas, Monsieur, dans les faits, d’une grande étroitesse? Un auteur peut-il en faire son unique ou principal sujet sans risquer de devenir répétitif ou verser dans le culte du moi ?

Et d’ailleurs, l’imagination est une faculté vigoureuse et inlassable qui n’a de cesse qu’on l’écoute et la mette à l’épreuve – faut-il donc rester sourd à ses cris et ignorer ses élans ? Quand elle nous représente de chatoyants tableaux, devons-nous détourner le regard et ne jamais nous essayer à les reproduire? Et quand elle déploie toute son éloquence, devons-nous refuser de noter sous sa dictée ce qu’elle nous murmure à l’oreille d’une voix rapide et passionnée?

Currer Bell (pseudonyme initial de Charlotte Brontë).

Charlotte Brontë, écrivant à un critique littéraire influant et fondateur d’une revue littéraire, en 1847, à la sortie de Jane Eyre en Angleterre. Les débats sur l’écriture d’un roman n’ont pas changés, plus d’un siècle et demi plus tard.

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10 réflexions sur “Lettre à George Henry…

  1. C’est quand même simple: il suffit de ne plus lire du tout et le sempiternel débat s’éteindra de lui même comme un vieux mégot sur lequel on ne tire plus …
    Bon, j’te laisse, je vais finir la fille du train (enfin, le bouquin, hein, on s’comprend ! ) 😉

  2. Bah non rien n’a changé, les critiques font toujours la plie et le beau temps, hélas ! Tant mieux aussi parfois car s’ils passent à côté de talents, ils nous épargnent des nanars…mais bon, ça se discute comme disait je ne sais plus qui ! C’est chouette ce livre de lettre, j’ai lu aussi la lettre à Ellen, très émouvant… Et puis tu es encore dans ta brontitude !!! 😆

    1. Je suis en plein dedans, tu n’imagines même pas !
      Oui, ce livre est bien, j’avais déjà eu l’occasion de lire des lettres de Charlotte car les biographies ont tapé dedans bien souvent.
      J’en ai vu en vrai au presbytère d’Haworth…et j’en ai même trouvée une à vendre sur le net, signée bien entendue …pour…45000€.

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