Le garçon de Marcus MALTE – 2016

Mais déjà un autre été s’installe et sans doutes tiendra t-il ses promesses. Car l’univers n’a cure de nos maux. Ni nos peines ni nos tourments n’arrêteront le temps. Et si la nature se recueille, plus florissante encore, sur les tombes de nos morts, c’est qu’il n’est pas de plus fertile terreau que celui des larmes versées et des chairs pourrissantes.

Le garçon, c’ est l’histoire…d’un garçon, du garçon, c’est ainsi qu’il sera nommé par le narrateur . Il ne parle pas, n’a pas de nom, on ne sait rien de ses origines si ce n’est que l’action débute en 1908 et que cette année là, le garçon, alors adolescent  perds sa mère, enfin la femme qui semble être sa mère. Il est donc seul, orphelin,  livré à lui même, à la nature sauvage, et il doit assurer sa survie.  Nous allons suivre les traces et la vie du garçon sur les routes de France puis d’ailleurs, jusqu’à sa mort en 1938. C’est l’histoire d’une vie, avec ses années noires et rudes, faites de souffrances et solitudes,  mais aussi avec quelques années de miel et de bonheur , celles passées avec Emma…

Marcus Malte est connu pour ses polars et je ne lis pas de polars, je me consacre au romanesque . C’était l’occasion parfaite pour découvrir ce talent et sur l’insistance persistante  d’ Asphodèle , qui a fini par m’offrir le livre, j’ai découvert un livre prodigieux et un écrivain qui vole haut, mais vraiment haut…quel récit mes ami(e)s, 535 pages donc 515 vraiment fortes. Je commence donc par le bémol, les 20 dernières pages. A un moment donné, le narrateur, enfin l’auteur dit  » Voilà, l’essentiel est dit ». Mais il n’a pas la sagesse de s’arrêter là et il ajoute un périple inutile et peu crédible pour arriver à la mort du garçon. Quand l’essentiel est dit, ben pourquoi en dire plus alors ? Hein Marcus ?

Ceci étant, Le Garçon est une prouesse littéraire ! Déjà, il y a une histoire, qui repose totalement  sur ce  fameux garçon et quelques personnages extrêmement bien définis et humainement crédibles.  Il y a un message , je ne sais pas s’il faut le qualifier de philosophique, de politique, de subversif bien souvent. Une charge contre l’ordre établi, la classe dirigeante et militaire en particulier. Marcus Malte envoie son personnage faire la Grande Guerre et il n’est pas tendre avec les dirigeants et gradés, responsables d’une telle boucherie. Certains passages sont durs mais jamais trop.

La magie de la guerre. Qui tout transforme, hommes et relief. Mets un casque sur le crâne d’un boulanger et ça devient un soldat.Mets un aigle sur son casque et ça devient un ennemi. Sème, plante des graines d’acier dans un champ de betteraves et ça devient un charnier. Le grand cirque, la caravane. La parade monstre.

Et puis, le garçon va connaître l’amour, auprès d’une jeune femme professeur de piano, qu’il rencontre par hasard lors d’un accident de roulotte : Emma. Elle va le soigner, le découvrir, l’approcher, l’initier aux arts, à la musique , à la lecture, sans jamais essayer de charger ce qu’il est, c’est à dire un inconnu qui ne parle pas et n’écrit pas. Elle le prénomme Félix. Jusqu’à ce que l’amour et le sexe s’emparent du couple improbable : Félix devient  alors pour Emma, »mon amour » !  Marcus Malte a pris un plaisir jouissif à insérer des passages érotiques assez torrides, crus, mais si bien troussés qu’ils réussissent à choquer le bourgeois (comme disait Molière) et le bien pensant sans jamais  trop déraper. Il en rajoute parfois des tonnes en énumérant tous les synonymes possibles au vagin et au phallus, mais il doit avoir un côté sale gamin un peu libertaire qui me plaît.

Quand les jeux sont finis ils écartent les branches du saule et se glissent à quatre pattes dans l’ombre. Ils s’étendent l’un à côté de l’autre. C’est une hutte . C’est un cloître. Ce sont les antipodes : le temps et le ciel se sont renversés et pour eux, pour eux deux seulement, dans cette partie du monde une nuit est tombée, piquée de mille étoiles, de gemmes, d’étincelles – une Voie Lactée en plein soleil. Emma soupire, elle est bien.

Ils sont nus sous le saule. Debout. Elle penchée, buste en avant, croupe tendue, offrant la plus belle vue qui soit sur ses hémisphères, et lui derrière, arrimé aux hanches, ces courbes sublimes, apanage de la femme, baie des anges, ces plages, ces anses où l’on s’ancre, pirate comme flibustier, corsaire, contrebandier, pêcheur de perles ou voleur d’amphores, pour accoster et trouver refuge à l’intérieur des terres. Le garçon s’y est profondément enfoncé.

Le style est vraiment particulier, on peut parfois penser un peu à Albert Cohen mais en plus maîtrisé et plus accessible. Il y a des envolées, de la profondeur, de l’érudition, parfois un peu trop de mots compliqués mais ce n’est pas pour s’écouter parler, enfin je trouve,  alors ça passe très bien.

Enfin, et c’est assez rare chez moi pour le souligner, les passages historiques sont hyper intéressants et instructifs pour le lecteur qui n’y connaît pas grand chose ou fuit devant le fait historique.

Au final, c’est un vrai coup de coeur : Le Garçon est un récit brillant dont les fondations sont l’humanisme, la tolérance et quelque part le non conformisme. Avec un univers noir comme je les apprécie.

Les habitudes sont tenaces mais on n’est pas obligé de vivre, on peut se contenter d’être en vie.

Je relirai Marcus Malte, il doit bien avoir écrit d’autres romans qui ne sont ni des polars ni des livres jeunesse . Et je vous conseille d’attaquer ce respectable pavé si ce n’est pas déjà fait !

 

Et si on regardait les best sellers littéraires de cet été ?

Allez, une fois de temps en temps, j’aime bien regarder le classement des meilleures ventes de roman, publié par Editstat, de manière hebdomadaire. Voici les estimations des 10 meilleures ventes au 16 juillet 2017.

Pour les romans en grand format?

  1. Fred Vargas : Quand sort la recluse . Heu non sans façons merci et pourtant je sais tout le bien que l’on dit de cette auteur.
  2. Laétitia Colombani : La tresse  : le livre dont tout le monde parle, je le lirai mais je vais attendre la sortie en poche, car je suis toujours les conseils de Philisine… (presque).
  3. Audrey Carlan : Calendar girl (juillet) : je vois cette série dans les librairies mais je ne comprends pas le concept. A vrai dire, je n’ai pas cherché !
  4. Guillaume Musso : Un appartement à Paris : je ne lis plus cet auteur, ni même ce genre de livres, je suis vieux maintenant quoi !
  5. Audrey Carlan : Calendar girl (Août) : Ok, mais c’est quoi ?
  6. Paula Hawkins : Au fond de l’eau : ha oui, celui-là je le lirai en poche également, j’avais adoré La fille du train !
  7. Raphaelle Giordano : Le jour où les lions mangeront de la salade verte : non, ce titre est  trop nase…
  8. Anna Gavalda : Fendre l’armure. Bah oui, sûrement que je le lirai, j’aime beaucoup cette auteur mais franchement, marre des nouvelles, faudrait voir de nous refaire un gros roman là, Anna…faut bosser un peu !
  9. Virginie Despentes : Vernon Subutex 3 : heu non, sans façons, mais alors sans aucune façon…et pourtant je sais tout le bien… etc !
  10. Marc Levy : La dernière des Stanfield  : pas pour le moment, mais peut-être un jour je relirai Levy…ou pas !

Et les livres de poche ?

  1. Raphaelle Giordano : Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en a qu’une . Vraiment, trop long ce titre…elle a l’air d’aimer les longs titres Raphaelle !
  2. Simone Veil : Une vie : déjà lu !
  3. Guillaume Musso : La fille de Brooklyn : non toujours pas!
  4. Michel Bussi : Le temps est assassin . Tiens ça me rappelle une chanson ( ta ta tan ) . Jamais lu, faudrait que j’essaye cet auteur qui cartonne depuis des années.
  5. Virginie Despentes: Vernon Subutex 2 : ben non alors ! Et pareil pour le 1, que ce soit clair !
  6. Paula Hawskin : La fille du train : déjà lu
  7. Eléna Ferrante : L’amie Prodigieuse : déjà lu
  8. Aurélie Valognes : En voiture Simone : Hein ? Mais c’est qui ?
  9.  Aurélie Valognes : Même dans les orties : hein mais alors elle est connue?
  10.  Eléna Ferrante : L’amie prodigieuse 2 : déjà lu, et j’attends la sortie du 4 comme le messie, enfin plus même, parce que mis à part Katy Perry, je ne crois en aucun messie ! j’espère que ce sera bien octobre comme on peut le lire parfois pour la fin de la saga napolitaine !

Voilà, voilà…à suivre …ou pas !

Tag féministe

J’ai vu ce questionnaire sur le blog de Valentyne, notre jument verte, et j’ai eu envie de le reprendre à mon compte. Il s’agit d’une sorte de tag « féministe »  et en faisant ce petit jeu,  j’ai une pensée pour Simone Veil, qui aura réellement fait avancer la cause des femmes, et pas que pour l’ IVG d’ailleurs.   Comme Valentyne, je ne tague personne mais si ça vous donne envie…

  • Votre auteure préférée ?

 Daphné du Maurier pour les classiques et Dephine de Vigan pour les actuelles.

  • Votre héroïne préférée ?

Jane Eyre ou Ariane d’Auble dans Belle du Seigneur.

  • Un roman qui propose un message féministe ?

Il y en a plein, disons la saga d’ Eléna Ferrante dont j’attends la sortie du tome 4 en octobre presque comme j’attends les vacances. Dans le tome 1, les héroïnes sont filles, mais à partir du tome 2 et surtout dans le tome 3, l’auteur analyse la place de la femme à Naples et plus généralement dans la société, sur 2 ou 3 générations. Passionnant en plus de l’histoire d’amitié et des rebondissements liés aux 2 familles de Léna et Lila.

  • Un roman avec une fille/femme sur la couverture ?

Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan. L’image est marquante et une fois qu’on a lu le livre on se dit que oui, c’est bien elle le personnage !

 

  • Un roman qui met en scène un groupe de filles/femmes ?

 Le premier tome de Anne Icart, Ce que je peux te dire d’elles que j’avais beaucoup aimé. Le parcours de soeurs, mais aussi de mères et de tantes dans une famille forte et déchirée , dans le milieu de la couture…un coup de coeur. Hélas, je n’ai pas adhéré sur la suite, le tome 2, et n’ai pas lu le tome 3.

  • Un roman qui met en scène un personnage féminin LGBT ?

Je n’en connais pas car LGBT est un mouvement récent, mais disons Virginia et Vita de Christine Orban ou Manderley for ever de Tatiana de Rosnay. Les deux mettent en scène Virginia Woolf et Daphné du Maurier , qui chacune, étaient bisexuelles pour faire simple.

  • Un roman qui propose plusieurs points de vue féminins

Ceux qui restent de Marie Laberge.  Géniale histoire de recomposition après un suicide. Même si les 2  personnages principaux sont un homme et une femme, il y a les points de vue de 3 femmes :  l’ épouse,  la maîtresse et  la mère du suicidé.

  • Un livre dans lequel une fille sauve le monde ?

Alors là, je ne lis pas vraiment ce genre de livre là. Mais c’est de toute manière les femmes qui sauveront le monde non ? mesdames…

  • Un personnage secondaire féminin que vous préférez au héros de son roman ?

Anna Karénine du père Léon !  Oui, je sais , vous allez penser que je n’ai pas vu personnage « secondaire » mais pourtant c’est bien le cas, le personnage principal est le paysan Lévin en fait…si si vérifiez si vous ne me croyez pas !

  • Un livre écrit par un homme qui met en scène un protagoniste féminin ?

Martin Winckler, le choeur des femmes . Coup de coeur aussi pour ce roman autour d’une jeune femme interne qui se prépare à faire médecin dans le domaine de la chirurgie des organes sexuels. Très très fort, je n’ai pas relu depuis cet auteur, mais je le ferai !

Persuasion de Jane Austen -1818

Anne Elliot est une jeune aristocrate de la région de Bath. Elle s’éprend du capitaine Wentworth mais cette union est désapprouvée par son amie Lady Russel, les deux tourtereaux n’étant pas d’un milieu comparable. Anne écarte un autre prétendant qu’on lui destinait. Quelques années plus tard, le capitaine est de retour après des périodes de guerre et il recroise le chemin d’ Anne…

Nous sommes aujourd’hui le 18 juillet 2017 et cela fait exactement 200 ans que Jane Austen est morte. A l’occasion de ce bicentenaire, j’ai eu envie de relire la dame anglaise et j’ai choisi Persuasion, sorti à titre posthume un an après sa mort. Il ne me restait que ce roman et Northanger Abbey à lire. Archipoche a ressorti tous les romans de Jane en version collector, très sympa , avec des dessins illustrant certaines scènes.

Persuasion est du Jane Austen pur jus, avec tout ce qu’on aime et aussi tout ce qui m’énerve chez elle. On retrouve le fil conducteur habituel à savoir, les difficultés pour se marier lorsqu’on est une jeune fille de bonne famille : il est stupide de se marier avec un homme pauvre mais se marier avec un homme que l’on n’ aime pas uniquement pour la position sociale est moralement répréhensible. Et Jane Austen nous interroge à nouveau sur la position de la femme dans cette société bourgeoise anglaise du dix-huitième siècle , tout en nous dépeignant les moeurs, us et coutumes de ses contemporains,  campagnards et aisés .

Bref rien de nouveau , on retrouve un joli portait de jeune femme (pas le meilleur ceci dit), pléthore de personnages au point que j’ai été vraiment paumé dans le tas pendant les cinquante premières pages, et une difficulté à s’intéresser à des non évènements et à des descriptions sans saveur. Et puis, on ne sait pas pourquoi, mais comme dans tous les romans de Jane Austen, il arrive un moment où le lecteur est happé par l’histoire et les personnages et a envie d’aller découvrir le happy end final. Par contre, Jane était trop folle sur la fin de sa vie, il n’y a pas de bal dans ce livre, juste une évocation…

En résumé, Persuasion est parfait  pour les fans de Jane Austen et de son univers, mais si vous ne la connaissez pas, il vaut mieux choisir Emma ou Orgueil et préjugés.

A l’occasion du bicentenaire de sa mort, le recueil illustré grand format de ses 6 six romans est ressorti pour seulement 35€ !

Et puis, je me suis acheté une sorte de biographie géniale et originale, dans la collection Biographics, chez Armand Collin (12€) , qui permet de savoir des tas de choses passionnantes sur Jane Austen, son oeuvre, son cadre de vie, l’époque où elle vivait etc. Le tout, fait à partir de visuels colorés et drôles. Parfait pour découvrir l’auteur devenue culte bien après sa mort.

J’y ai appris, par exemple :

  • Où se trouvaient tous les lieux réels et imaginaires de toutes ses intrigues
  • Que durant toute sa vie, elle a touché seulement 890 livres sterling en droits d’auteur (je ne sais pas ce que ça représentait en 1817, date de sa mort)
  • Qu’elle a accepté une demande en mariage, seulement pour 24h et a changé d’avis le lendemain matin
  • Qu’elle a eu vingt-cinq neveux
  • Qu’elle était toujours fagotée comme un sac et ne se séparait jamais de sa charlotte , au grand dam de ses soeurs et frères
  • Qu’elle était parfois teigneuse envers ses contemporains
  • Qu’il existe des coeurs façon confettis pour les mariages, avec imprimés dessus des extraits de ses livres
  • Que le plus épais livre des Soeurs Brontë (Shirley) comportait beaucoup plus de mots que le plus épais de Jane Austen (Raisons et sentiments)…

Alors, si vous êtes fans, relisez donc Jane Austen !

Un été à quatre mains de Gaëlle JOSSE – 2017

Ce court texte de Gaëlle Josse , aborde quelques mois de la vie de Franz Schubert, le célèbre musicien viennois. Nous sommes en 1824, à la fin du printemps. Le compositeur se rend en Hongrie, dans une famille aristocratique où il sera le professeur de musique des  deux comtesses de la maison, enfin du château, Anne 21 ans et Caroline 19 ans. Six ans auparavant, Schubert avait déjà enseigné auprès des deux filles de la baronne et du comte d’ Esterhazy.  Entre temps, Schubert est devenu célèbre dans le milieu des compositeurs classiques, mais il est resté pauvre, bohème, sans logement fixe, n’obtenant pas la reconnaissance critique et publique. Entre temps également, Caroline est devenue une belle jeune fille et Schubert tombe amoureux…

Si dans la réalité Schubert est bien allé en Hongrie pendant cinq mois en 1924, s’il est bien tombé éperdument amoureux de Caroline , au point de lui dédier , quelques temps avant sa mort, peut-être sa plus belle création musicale, on ne sait pas si l’amour fut réciproque. On sait qu’il rentra à Vienne et ne revit jamais Caroline et Gaëlle Josse imagine dans Un été à quatre mains, une réciprocité amoureuse contrariée par la cuisante différence de classe et de statut, entre une riche fille de l’aristocratie et un artiste sans le sou.

Chaque histoire de vie, chaque destin possède ses trous noirs, ses terres d’obscurité et de silence, ses creux et ses replis. On devine parfois qu’ils « bourdonnent d’essentiel » comme l’écrivait René Char. On devine qu’en leur secret, derrière le rideau, se sont joués des moments décisifs, dont les harmoniques continuent à irradier la vie, longtemps après

Et c’est bien là tout l’intérêt et la force du récit. Cette ébauche de passion est racontée de manière aérienne et subtile par l’auteur d’Un été à quatre mains, dans une partition amoureuse réussie et belle.

On apprends aussi beaucoup de choses sur Schubert, sur la société viennoise de l’époque et l’on sent tout l’amour de Gaëlle Josse pour la musique classique, pour le musicien en particulier  et pour  la ville de Vienne, qu’on a tout de suite envie d’aller visiter après avoir refermé le livre.

La force de ce livre très court, est d’exploiter un évènement biographique réel de la vie de l’artiste, pour brosser un portrait intimiste et sensible de l’homme, au delà du musicien de génie. Et pour tisser les liens d’une histoire d’amour remarquable : le passage où le musicien compose des pièces à quatre mains qui lors du jeu sur le piano obligent les mains de Caroline de croiser et frôler les siennes est très beau.

Pour l’heure, Franz attend Caroline, Cardine comme l’appellent ses proches pour sa leçon du jour. Il improvise fébrile. Chaque jour un peu plus fébrile. Un peu plus impatient. Elle arrive. Enfin. S’installe sur le tabouret recouvert de velours broché, ajuste sa distance par rapport au clavier. Docile, attend que son professeur lui demande de jouer. Attend ce qu’il va en dire. Ses yeux immenses qui lui font face, qui semble dévorer tout son visage, et ce sourire grave, retenu et tendre à la fois. Elle se tourne vers lui avec lenteur.A chaque fois, il ne peut s’empêcher de remarquer cet écart entre cette lenteur qui l’habite et cette surprenante agilité au piano. Franz aime l’entendre jouer. Elle comprend sa musique. La musique des paradis perdus. Il n’a rien d’autre à dire. C’est pour elle qu’il écrit désormais. Lorsqu’il compose un quatre-mains, c’est pour elle qu’il écrit tel trait, qu’il invente tel croisement de main, sans nécessité le plus souvent, mais qui permettent à leurs mains et leur bras de se frôler, de danser ensemble. Qu’espérer d’autre ?

En bémols, je dirais que malgré la brièveté du propos, j’ai remarqué des répétitions qui m’ont un peu titillées et quelques retours un peu trop fréquents sur la ville de  Vienne et la vie populaire menée par Franz dans la cité à mon goût (même si j’adore l’ Apfelstudel par ailleurs)…

En résumé, j’ai dévoré cette histoire, qui est parmi mes préférées dans tout ce qu’à publié Gaëlle Josse.  Quand on sait que  la musique classique me fait  autant d’effet qu’une chanson de Mireille Mathieu, j’irai presque écouter du Schubert tellement j’aurais envie de retrouver son amour pour Caroline dans sa musique…

 

 

 

 

The Brontë connections…

La fratrie Brontë, est représentée sur ce  tableau réalisé par un ami de  Branwell.  La beauté  physique est plus favorable  ici que dans la réalité.  Branwell, réalisa lui-même un tableau comparable, plus ressemblant, mais décida d’effacer son visage du tableau. Aujourd’hui, l’original du tableau de Branwell , que l’on peut voir à la National Portrait Galery à Londres, ne montre donc  que Anne (ici à gauche), Charlotte ( ici au milieu)  et Emily ( ici à droite)

Voici quelques souvenirs en images, de mon passage à Haworth, dans le Yorkshire,  que je suis heureux de partager avec vous. Vous pouvez agrandir les images et en cliquant ou passant la souris sur l’image, vous aurez la légende.

Les tombes de la famille Brontë.

les 3 premières photos environnent l’endroit où reposent les Brontë, à Haworth. Les 3 dernières montrent la sépulture de Anne Brontë, qui est morte à Scarborough, au bord de la mer du Nord. Elle aimait cet endroit et dans ses derniers jours , sa soeur Charlotte et son amie Ellen l’ont conduite là-bas. Elles logèrent au Grand Hôtel de Scarborough, qui est toujours là, majestieux.

Haworth

On pourrait appeler le village Brontë town ! Les bâtiments, des rues, les commerces, tout est centré sur la famille Brontë. Les anglais sont forts, ils arrivent à faire un vrai business autour de la famille, sans toutefois dénaturer les lieux, ni affaiblir leur rôle dans la littérature anglaise du XIX ième  ni même  leur mythe. Ils sont très respectueux de cette famille et des endroits où elles ont laissé des traces, mais ça ne les empêche pas d’exploiter cette manne commerciale. Le village est beau, enfin Main Street qui aboutit à l’église et au Presbytère où la famille vécut. Bien entendu, il est aujourd’hui entouré d’autres bâtiments et donne un peu moins sur les landes qu’ auparavant.

Le Presbytère

Il a été racheté par la Brontë Society , l’une des plus ancienne et active société littéraire au monde. Elle oeuvre à la conservation des objets et reliques originales  de la famille (certaines sont exposées, d’autres gardées hors de la vue, et le musée continue d’acheter certaines pièces dans le monde)  à l’aménagement des pièces de la maison au plus proche de leur réalité quand elle était habitée par la famille et à rendre vivante et concrète la visite, même pour les simples curieux…j’ai été impressionné par l’organisation du musée et bien entendu ému et ravi de pénétrer dans ce sanctuaire.

A la poursuite des Soeurs Brontë…

Et puis, s’imprégner des Brontë , c’est marcher dans les landes , sur les chemins qu’elles empruntaient, c’est voir des maisons qui les ont inspirées, où elles sont passées.

Il y a de fortes probabilités pour que vous entendiez encore parler des Brontë ici…à plus tard donc !!

La succession de Jean-Paul Dubois – 2017

Les moteurs humains démarrent parfois au moment où on ne les attend pas et il serait vain de se montrer trop regardant sur la nature du carburant qui les anime.

Paul Katrakilis vit à Miami Il  pratique en professionnel  le jaï-alaï, une variante de la pelote basque dont la beauté le transporte. Paul, tout jeune médecin diplômé, à fuit la France et sa famille , où ce qu’il en restait, quelques années auparavant pour couper les ponts et tenter de chercher le bonheur outre Atlantique. Un jour,  l’appel du consulat de France lui annonçant la mort de son père, lui aussi médecin, va l’obliger à revenir en France , à Toulouse, pour régler la succession…

C’est le premier livre de Jean-Paul Dubois que je lis, et j’avoue avoir découvert l’existence de cet auteur plus que confirmé et plutôt discret, lors de son passage à La Grande Librairie . Je me souviens avoir tout de suite accroché à ces paroles et au thème de La succession.

Après lecture, je dois dire que je n’ai pas été déçu et que j’ai beaucoup aimé ce premier contact avec l’auteur.

J’ai trouvé une vraie singularité dans le récit de cette histoire, avec le passé et le présent et plusieurs univers qui se superposent, celui de la médecine, du sport, et bien entendu de la famille.

Paul, le personnage central porte son histoire à bout de bras et son caractère est vraiment fouillé et crédible. On le suit à différents périodes de sa vie, enfant, étudiant, jeune adulte et adulte tout court, devenu le dernier maillon de sa famille.

Et cette famille parlons-en, un grand père nostalgique de Staline, un père froid et à priori dépourvu de sentiment, une mère passant sa vie avec son propre frère à réparer des montres et des horloges. Et l’auteur cogne…

Ces gens-là, incapables de vivre, de supporter leur propre poids sur cette terre, m’avaient fait, fabriqué, détraqué. J’étais venu jusqu’ici, dans cette turne de Hialey Drive pour ne plus faire partie de cette débâcle, pour échapper à ce fatum de sous-préfecture. Et voilà que l’autre était réapparu. Avec ses shorts misérables, son visage glabre, ses consultations de l’après-midi, ses éructations domestiques, ses sentences suffisantes, son latin de cuisine. Il était revenu m’emmerder ici, me pister comme un chien de ferme, renifler ma race, mon odeur, ce remugle familial.

 

Comme vous le voyez, Jean-Paul Dubois y va assez fort , j’ai adoré ce style à la fois désabusé, percutant, parfois cynique et mâtiné d’humour noir. Et d’ailleurs, l’histoire est vraiment noire et ceux qui attendraient les éclaircies feront peut-être bien de passer leur chemin, ou d’aller faire brûler un cierge.  C’est donc très noir, d’une lucidité parfois dérangeante mais j’ai trouvé beaucoup d’humanité dans La Succession.

Mon père, posé sur l’étagère, dormait dan son urne et moi, assis à son bureau, j’évaluais du regard l’étendue de son territoire. Ce cabinet de consultation ressemblait à un caveau. Il hébergeait la maladie et un mort. Dehors la neige fondait en un goutte-à-goutte glacial.

Le livre se lit vraiment vite, j’ai trouvé quelques longueurs dans les descriptions autour de la pelote basque et de sa pratique aux USA, mais d’un autre côté, il y a  aussi des incursions dans le Pays Basque qui m’ont réjouies.

Par contre, le vocabulaire est très recherché, parfois un peu trop pour moi, de nombreux mots m’étaient inconnus.

Depuis que le monde était monde, il y avait toujours eu deux façons de le considérer. La première consistait à le voir comme un espace-temps de lumière rare, précieuse et bénie, rayonnant dans un univers enténébré, la seconde, à le tenir pour la porte d’entrée d’un bordel mal éclairé, un trou noir vertigineux qui depuis sa création avait avalé 108 milliards d’humains espérants et vaniteux au point de se croire pourvus d’une âme.  La médecine ne traitait pas ce genre de questions. Pour elle l’ongle incarné primait toujours sur l’herméneutique. Comme disait l’un de mes professeurs pour casser les reins de quelques internes pressés d’en découdre : « nous ne sommes là que pour assurer une zone de moindre inconfort entre les griffes du forceps et celles de la broyeuse. »

En résumé, La succession n’est pas un coup de coeur mais presque, et je relirai Jean-Paul Dubois, je ne sais pas sur quel titre, il y en a beaucoup dont certains ont obtenus de vrais succès et des prix littéraires courus. A suivre donc mais à éviter pou les bisounourses ou en cas de grosse déprime, quoi que…

And the winner is…

Le célèbre éditeur anglais WH SMITH, fête cette année ses 225 ans d’existence, ce qui n’est pas rien. c’est notamment l’éditeur historique de Charlotte Brontë, puis le second éditeur de ses soeurs, le premier n’ayant pas été très bienveillant avec elles.

Cette maison  a édité des grands classiques de la littérature et continue  d’exister avec efficacité sur le marche littéraire outre-Atlantique.

Pour son anniversaire, elle a organisé un grand vote pour déterminer, à partir d’une liste de départ, quel était selon les votants, le livre en langue anglophone  le plus marquant de ces 225 dernières années.

Voici la liste des auteurs sélectionnés pour le sondage , que je classe suivant ma propre connaissance des classiques anciens ou contemporains en langue anglaise, et ma connaissance en la matière est limitée ! Je ne mets pas le nom de l’auteur élu par les lecteurs, pour garder un peu du suspense pour ceux qui seront intéressés.

Auteurs dont je n’avais jamais entendu prononcer le nom.

  • Vintage Lee
  • Emma Donoghue
  • Irain Banks
  • Yann Martel
  • Douglas Adam’s

Auteurs dont je connais le nom mais que je n’ai encore jamais lu

  • John Le Carré
  • Charles Dickens (nommé pour 2 titres)
  • JRR Tolkien
  • George Orwell
  • William Golding
  • Henry James

Auteurs dont j’ai déjà lu au moins un titre :

  • L’auteur qui a remporté les suffrages de ce vote (suspens quasi insoutenable…)
  • Alice Sebold
  • Jane Austen
  • Francis Scot Fitzgerald (j’ai pas réussi à le lire…quel ennui!!!)
  • Charlotte Brontë
  • Virginia Woolf (je n’ai jamais réussi à lire plus d’un quart de ses romans)
  • Emily Brontë

Hé bien le livre qui a rempoté les suffrages  juste devant Dickens et les soeurs Brontë a été….

J’adore les anglais et bravo à Daphné du Maurier, qui je le crois, aurait été à la fois très fière et énervée si elle avait connu ce vote, énervée car elle en avait assez qu’on la ramène toujours à Rébecca et aussi parce qu’elle admirait les enfants Brontë qui furent l’une de ses sources d’inspiration.

Si j’avais pu voter , j’aurais été bien embêté, mais le choix du coeur se serait porté sur Les Hauts de Hurlevent ou Jane Eyre…

Et vous, dans cette liste, vous auriez choisi qui?

Lettre à George Henry…

Cher Monsieur,

Votre lettre m’est parvenue hier. Croyez, je vous prie, que j’apprécie comme il se doit vos intentions et que je vous sais gré de vos compliments et vos encouragements ainsi que de vos conseils avisés.

Vous me mettez en garde contre les sirènes du mélodramatique et m’exhortez à demeurer au plus près de  la réalité. Je commençai ma carrière d’écrivain pénétré des principes que vous prônez, résolu à n’avoir d’autres guides que la Nature et la Vérité et à ne jamais m’en écarter d’un pouce. Je contins mon imagination, bannis le romanesque, m’interdis toute exaltation : je fuis également les tableaux trop flamboyants et je recherchai des accents nuancés, sobres et vrais.

Mon ouvrage (Le Professeur) achevé, je le proposai à un éditeur. Il le déclara original, fidèle à la Nature, mais n’osa l’accepter, faute d’y trouver les garanties requises pour une publication : le livre ne se vendrait pas. Je sollicitai successivement six autres éditeurs qui s’accordèrent à dire que mon roman ne comportait pas assez de « péripéties frappantes », qu’il il manquait un  » je ne sais quoi d’exaltant et de palpitant » et qu’il ne conviendrait jamais au public des cabinets de lecture. Jane Eyre rencontra dans un premier temps des réserves en partie similaires, mais trouva finalement preneur.

Ce n’est aucunement pour me soustraire aux critiques que je vous expose tout ceci , mais seulement pour signaler à votre attention la cause profonde de nombre de fléaux littéraires.

L’expérience individuelle n’est-elle-pas, Monsieur, dans les faits, d’une grande étroitesse? Un auteur peut-il en faire son unique ou principal sujet sans risquer de devenir répétitif ou verser dans le culte du moi ?

Et d’ailleurs, l’imagination est une faculté vigoureuse et inlassable qui n’a de cesse qu’on l’écoute et la mette à l’épreuve – faut-il donc rester sourd à ses cris et ignorer ses élans ? Quand elle nous représente de chatoyants tableaux, devons-nous détourner le regard et ne jamais nous essayer à les reproduire? Et quand elle déploie toute son éloquence, devons-nous refuser de noter sous sa dictée ce qu’elle nous murmure à l’oreille d’une voix rapide et passionnée?

Currer Bell (pseudonyme initial de Charlotte Brontë).

Charlotte Brontë, écrivant à un critique littéraire influant et fondateur d’une revue littéraire, en 1847, à la sortie de Jane Eyre en Angleterre. Les débats sur l’écriture d’un roman n’ont pas changés, plus d’un siècle et demi plus tard.

Lettre à Ellen…

Ellen,

Samedi dernier, en proie à un accès de sentimentalité, j’ai pris la plume pour vous écrire un de ces mots comme je devrais n’en adresser qu’à Mary, qui est presque aussi folle que moi. Il m’est retombé sous les yeux aujourd’hui et je me suis doutée que le regard serein d’ Ellen se teinterait de mépris à une telle lecture. Sur ce, j’ai résolu de concocter quelque chose qui soutienne un peu mieux l’examen des gens de bon sens. Je ne vous dirais rien de toutes les pensées et de tous les sentiments que vous m’inspirez,  Ellen. Je ne franchirai pas les bornes de cette réserve, qui seule me permet de garder la réputation d’une personne un tant soit peu sensée, et sans laquelle tous ceux qui me connaissent m’auraient depuis longtemps rangée dans la classe des écervelées françaises.

Pardonnez-moi si je ne vous raconte que des âneries, car j’ai la tête lasse et le coeur abattu. La tempête fait rage ce soir et la plainte continuelle du vent me remplit d’une intense mélancolie. Quand les circonstances, quand mon humeur m’accablent pareillement, Ellen, je cherche d’instinct refuge dans la contemplation de quelque idée sereine et tranquille ; et c’est votre image que j’invoque à l’instant, dans l’espoir qu’elle m’apportera quelque apaisement. Et vous voilà, assise tout près de moi, droite et silencieuse, vêtue de votre robe noire et ceinte de votre écharpe blanche, avec votre pâle visage aux traits de marbre – et cet air si doux, si paisible,en tout point semblable à la réalité. Comme je voudrais que vous me parliez ! Si l’avenir nous sépare – si le sort veut que nous passions toute notre vie loin l’une de l’autre, sans jamais nous revoir – quand je serai bien vieille et que je me remémorerai mon jeune temps, avec quelle nostalgique jouissance je ressusciterai le souvenir d’ Ellen Nussey, l’amie de mes premières années !

Lorsque j’éprouve de l’affection , je le dis hautement ; C’est là mon caractère, et je ne crains pas le moins du monde d’exciter votre vanité en vous encensant. C’est votre piété qui fait votre plus grand charme ; puisse-t-elle toujours vous garder telle que vous êtes, pure, modeste et charitable, tant en pensée qu’en action. Et moi, que suis-je, à côté de vous ? Comme je me sens indigne en comparaison  ! Je suis une vile créature, un être grossier et commun.

Ellen, je voudrais bien pouvoir passer le restant de mes jours auprès de vous . Je vous suis, depuis peu, plus tendrement attachée que je ne l’ai jamais été. Si seulement nous avions une petite maison et un peu de fortune personnelle, je crois bien que nous goûterions jusqu’à notre mort, à vivre ensemble dans une tendresse mutuelle, un bonheur auquel nul ne pourrait ajouter.

Adieu, portez-vous bien ma très chère Ellen,

Charlotte Brontë.

Cette lettre fut écrite par Charlotte à son amie intime Ellen Nussey (avec qui elle correspondra jusqu’à sa mort), en 1836.  Charlotte Brontë a alors 20 ans, elle a rencontré Ellen alors qu’elles étaient toutes eux élèves dans un pensionnat , en 1831. Onze années plus tard, Jane Eyre sera publié et deviendra rapidement un succès .