Seule Venise de Claudie GALLAY – 2004 – Babel (poche)

Une femme , quittée par son amant à Paris vide son compte en banque et se réfugie à Venise. On est en décembre, et l’héroïne habite dans une petite pension , tenue par Luigi. Elle va croiser un jeune couple de danseurs et un prince Russe âgé , les trois pensionnaires du moment. Et également un libraire énigmatique, amoureux de Venise et des belles lettres…

Ha l’amour…Ha Venise…Ha Claudie Gallay, et enfin un coup de coeur littéraire pour ce court roman

Il y a deux personnages clés dans Seule Venise. Evidemment, il y a la ville, encore plus belle et envoûtante en hiver, quiconque est déjà allé là-vas aura envie d’y retourner sur le champ. Et pour les autres, je parie que vous envie d’aller voir pour voir si vous ressentez les ressentis du lecteur. Et puis, Venise se marie tellement bien avec la solitude et l’abandon, qui sont les états d’âme de l’héroïne lorsqu’elle débarque à la gare de Venise.

Et puis bien entendu, il y a cette femme, dont on sait très peu de choses, qui est banale, ordinaire, qui vit un chagrin d’amour on ne peut plus répandu. Oui mais voilà, sans s’en rendre compte, comme à chaque fois avec Claudie Gallay, on s’attache par petite touche au personnage, on ressent de l’empathie et une sorte de proximité avec elle. Sans parler des personnages secondaires qui sont très réussis, particulièrement ce vieux prince russe, lui même exilé à Venise par amour. Mais aussi Carla, la danseuse…

Elle est jeune, vingt-cinq ans à peine. La peau de ses paupières est fine, bleue à force de transparence, comme les yeux des tous jeunes enfants. Les yeux, c’est la seule chose qui ne grandit pas  chez l’être humain, de la naissance à la mort.

D’ailleurs le sentiment amoureux est omniprésent dans Seule Venise, et là aussi, la ville ne fait que d’exalter ou l’exacerber.

Je m’assoie près de vous. Il est des êtres dont c’est le destin de se croiser. Un jour ils se rencontrent. On est de ceux-là. Je crois qu’on est ensemble, déjà. Qu’on a sa place dans la vie l’un de l’autre. Même s’il ne se passe rien. Même si l’on ne se touche pas. Même si vos mains.

Enfin, au terme de ma lecture, je fais toujours le même constat concernant Claudie Gallay : comment peut-elle arriver avec aussi peu de mots, de phrases complexes à toucher autant le lecteur? Comment arrive-telle à faire du beau avec du rien…c’est un mystère, peut-être celui de l’écrivain, le vrai…je ne sais pas mais ce que je sais c’est que je vais enchaîner avec un autre roman de l’auteur d’ici la fin de l’année, ce sera le troisième et si ça se trouve même pas le dernier…

Il faut que les gens meurent pour comprendre à quel point on les aime.
Il faut cela.
On cesse alors d’attendre d’eux
et les choses deviennent plus faciles.
On attend trop des vivants vous ne croyez pas ?
Je vais peut-être écrire à mes enfants.

Ce qui m’ennuie c’est qu’à l’époque Télérama avait aimé…tout fout le camp…

« Grâce à des phra­ses courtes pour dire la solitude et de lentes déambulations, l’auteure détourne les clichés vénitiens, pour redonner vie aux fantômes de la lagune ».

 

Publicités

La play-livres.

Il y a quelques jours , j’ai publié un article sur une play-list musicale (ICI), qui a étrangement bien marché et que certains ont même repris sur leur propre blog, comme un tag.

Aujourd’hui, je change de domaine artistique et modifie aussi un peu les questions…quoi que !

Voici la play-livres !

Quel est le dernier livre que vous vous êtes offert ?

Pour moi, c’est le premier roman d’ Isabelle Carré,  » Les rêveurs », j’en parle très bientôt, j’ai beaucoup aimé…

Et le dernier livre que vous avez offert ?

Lettre d’une inconnue de Stephan Zweig…un court texte très très fort!

L’île déserte est de retour, vous pouvez embarquer l’intégrale d’un auteur classique et d’un auteur actuel , qui choisissez-vous?

Houla, pas simple comme question. Pour l’auteur classique, je prendrai Daphné du Maurier, parce qu’elle a beaucoup publié, que j’adore et que c’est de la lecture plaisir, parfait pour l’île déserte. Pour l’auteur actuel, je dirais Sigolène Vinson, pour le rêve et la prise de tête…

Quel livre offrir à une personne que vous n’aimez pas ?

Bah, un gros pavé bien chiant, donc un classique français, allez je me lance, Notre Dame de Paris de Hugo .

Enfin, le livre qui est pour vous l’histoire d’amour la plus forte ?

J’en ai lu des tonnes…très difficile de choisir…allez pour ne pas avoir à le faire je vais dire Le livre de ma mère d’Albert Cohen…une histoire d’amour absolue, celle du fils pour sa mère !

Voilà, si ça vous branche vous pouvez le faire…

 

Au commencement su septième jour de Luc LANG – 2016 – Folio (poche)

 

Nous vivons comme nous rêvons,
seuls.

Thomas est informaticien, 37 ans, il vit en région Parisienne avec sa femme Camille et leurs 2 enfants. Une nuit, Thomas est réveillé et apprend que Camille a eu un très grave accident de la route sur une route où elle n’aurait pas dû se trouver. Alors que Camille est dans un coma profond, Thomas essaye de remonter le fil des événements…

Au commencement du septième jour est un livre ambitieux, dense, 630 pages très serrées, très peu de dialogues, une belle plume, sobre mais prenante…il m’a fallu 3 semaines pour arriver au terme du roman !

La déchirure s’agrandit, le plan de lumière vive gravit la pente, il approche, inondant l’ensemble du cirque, Thomas se sent seul dans un paysage qu’il pensait frappé d’obsolescence, c’est le souffle d’une déflagration qui le repousse vers ce qu’il pensait révolu, c’est l’absence de Camille qui le déporte en cet endroit où il ne devrait plus être. Il pose les coudes et les avant-bras sur la pierre fraîche, le menton dans les mains, il s’endort dans le soleil.

Le livre commence comme un thriller psychologique…le personnage enquête sur l’accident avec l’aide d’un ami…puis arrive la seconde partie, et là rien à voir, on part sur le passé familial de Thomas, avec son frère, Jean, qui est berger dans les Pyrénées…puis enfin la dernière partie qui se déroule en Afrique,  où Thomas rejoint sa soeur, Claire, qui s’occupe de la misère locale face aux terroristes de Boko Haram.

Bref, Luc Lang livre un livre multidimensionnel, et dresse le portrait très fouillé d’un homme en détaillant sa vie professionnelle, sa vie de couple, son rôle de père, de frère, de fils…

Thomas se souvenait de son père Aurèle qui le terrorisait, lorsque, à l’estive, il lui désignait avec insistance l’entrée des grottes où vivaient de grands ours meurtriers, quand ce n’était pas un abominable yéti des neiges capable d’emporter les enfants… Jean souriait, Pauline riait, Thomas ne savait plus où se réfugier, c’était finalement dans les bras de son père qu’il…
Pour mieux te tenir, c’était lui le carnassier, ce…
Qu’est-ce qui te prend ?
Non, rien.
Pourquoi tu parles comme ça de notre…
Laisse, je te dis.

Mais du coup, je me suis parfois ennuyé notamment dans le récit d’une ascension en montagne mais aussi dans la description du voyage effectué par Thomas pour retrouver sa soeur en Afrique.

Et puis je suis un peu resté sur ma faim car Luc Lang laisse tomber l’énigme de l’accident, c’est frustrant, au profit d’une histoire familiale dont on comprend très vite les ressorts .

Au final, Au commencement du septième jour est un bon livre, mais pour le coup, il aurait gagné à être plus court et mieux construit.

Je relirai certainement Luc Lang car je lui trouve du talent mais pas tout de suite…

Une longue impatience de Gaëlle JOSSE- 2018 – Notabila- 0.07€ la page

Et un gros bisou à Emilie qui m’a offert ce livre là aussi 😀

Anne est une veuve de marin, remariée avec le pharmacien d’un village breton, Etienne. Elle a eu  deux enfants avec lui en plus de son premier enfant, Louis, âgé de 16 ans. La cohabitation entre Louis et Etienne est difficile, ce dernier corrige Louis à coups de ceinturon pour ses frasques, nous sommes dans les années 50. Un jour Louis se rebelle contre Etienne, puis part de la maison, sans plus jamais donner signe de vie,  et devient matelot au long cours. Anne va devoir gérer cette absence…

Je vis avec une absence enfouie en moi, une absence qui me vide et me remplit à la fois. Parfois, je me dis que le chemin qui me happe chaque jour est comme une ligne de vie, un fil sinueux sur lequel je marche et tente d’avancer, de toutes les forces qui me restent. Il me faudrait chercher des arrangements pour enjamber chaque jour sans dommage, mais je ne sais rien des arrangements.

C’est la septième fois que je retrouve  Gaëlle Josse, toujours avec grand plaisir et vu les échos sur ce nouveau roman, je pensais qu’ une longue impatience serait un coup de coeur, et décidément , en 2018, je n’arrive pas à en avoir vraiment.

C’est une belle histoire, racontée comme toujours chez l’auteur avec beaucoup de sensibilité. Cette femme qui est dans l’attente impossible de ce fils évaporé en mer par la faute d’Etienne, et donc par la sienne, est vraiment touchante, poignante, enfermée dans son malheur et sa culpabilité. La seconde moitié du livre m’ a vraiment touché. Gaëlle Josse a toujours des idées poétiques et belles, comme celle de la sirène et surtout celle que l’on trouve à la fin du récit dans la maison au bord de l’océan, que je ne révélerai pas. Quant à la fin, justement, elle est juste parfaite…

La solitude de l’héroïne est vraiment bien restituée, elle est oppressante et colle le lecteur dans l’histoire. Qu’il s’agisse de la relation avec Etienne, le mari, ou de toute autre relation, c’est la solitude absolue de cette femme  qui ressort.

Je me demande pourquoi il m’aime tant, et ce qu’il peut bien trouver à une femme comme moi, habitée d’absents, cousue d’attentes, de cauchemars et de désirs impossibles. Peut-être ne trouve-t-il rien en moi, rien qui se réduise à des défauts ou des qualités, mais seulement l’amour, l’inexplicable tremblement pour une inexplicable lueur.

J’ai trouvé le décor très ressemblant à ce que je connais de la Bretagne , la maison se situe probablement autour de la Pointe de Van, dans le Finistère, encore que j’ai retrouvé aussi un coin des Côtes d’Armor dont je ne me souviens plus le nom, mais je revois le même « trou d’eau » que celui présent dans  Une longue Impatience.

Alors vous me direz, mais que demander de plus ?

Ben je vous répondrais qu’un coup de coeur ça ne se décrète pas et que c’est exigeant un coup de coeur et que j’avais envie que cela en soit un !

J’ai trouvé le début du récit  d’ Une longue impatience et la mise en place trop rapides et parfois simplistes, les passages évoquant la guerre peu utiles au récit, et puis, cette mère qui écrit à son fils embarqué sur des océans inconnus pour lui raconter le festin qu’elle lui fera à son retour ne m’a pas convaincu. Certes, il y a eu les pénuries de la guerre, certes on est dans les années 50, mais le côté mère nourricière ne m’a pas vraiment emballé, elle aurait pu écrire tellement d’autres choses à son Louis !

Peut-être aussi que cette soumission absolue chez cette femme m’a gêné…de sa naissance à sa mort, elle n’aura jamais fait autre chose que de  se soumettre…c’était sûrement le lot de  beaucoup de femmes à cette époque dans la France reculée (et d’ailleurs ça l’est encore aujourd’hui et même dans les grandes villes… ), mais j’aurais aimé peut être autre chose de sa part…une autre réaction.

En résumé, un bon moment de lecture comme à chaque fois avec Gaëlle Josse, mais j’ai préféré l’Ombre de nos nuits ou Un été à quatre mains, pour ne parler que des plus récents livres.

Tous les jours je dois m’inventer de nouvelles résolutions, des choses pour tenir debout, pour ne pas me noyer, pour me réchauffer, pour écarter les lianes de chagrin  qui menacent de m’étrangler. J’apprends à me réjouir de ce qui est heureux, de ce qui est doux, de ce qui est tendre, des bras des enfants autour de mes épaules, des mains brûlantes d’Etienne sur mes hanches, de la rosace parfaite d’une fleur de camélia, d’un rayon de lumière qui troue les nuages et vient danser sur le mur, de la fraîcheur des draps en été, du beurre salé qui fond sur le pain tiède, je me fabrique toute une collection de bonheurs dans lesquels puiser pour me consoler, comme un herbier de moments heureux,

Arrête avec tes mensonges de Philippe BESSON – 2017 – 10/18 (poche)

 

Il y a environ 30 ans, le narrateur, Philippe Besson tombe follement amoureux d’un élève du lycée de province où il est scolarisé : Thomas Andrieu. Les deux tourtereaux sont en terminale, dans des classes différentes et vont vivre une passion cachée et brûlante. Une fois le Bac en poche, Thomas reste chez ses parents pour s’occuper de la ferme familiale alors que Philippe part faire des études à Bordeaux. Leur relation s’arrête…

On s’habitue à tout, y compris à la défection de ceux à qui on se croyait lié pour toujours.

Cela faisait un moment que je voulais découvrir Philippe Besson, mais son côté très médiatique me freinait un peu. J’avais tort, Arrête avec tes mensonges est un court livre dense, sincère, beau, poignant , émouvant et probablement indispensable pour l’auteur, il semble qu’une grande partie de son oeuvre, constituée uniquement de fictions, soit irrémédiablement liée à ce premier amour.

Et Besson, par des mots simples , réalise avec tact et sensibilité à tout dire sans trop en dire, comme s’il disséquait les sentiments, l’amour, et la perte de cet amour.

Nous ne retrouverons pas ce qui nous a poussés l’un vers l’autre, un jour. Cette urgence très pure. Ce moment unique….tout s’est distendu, tout est reparti dans des directions différentes, tout a éclaté, à la manière d’un feu d’artifice dont les fusées explosent au ciel nocturne dans tous les sens et dont les éclats retombent en pluie, et meurent à mesure qu’ils chutent et disparaissent avant de pouvoir toucher le sol, pour que ça ne brûle personne, pour que ça ne blesse personne, et le moment est terminé , mort, il ne reviendra pas ; c’est cela qui nous est arrivé.

C’est une histoire impudique racontée avec beaucoup de pudeur, enfin c’est ce que moi j’ai ressenti. Pas de complaisance ni de pathos, pas de revendications politiques, juste les sentiments, le premier vrai amour et son impact sur toute une vie d’homme.

La première partie du livre, qui raconte l’amour entre les deux jeunes hommes  dans le contexte des années 80 n’est pas éblouissante. Mais j’ai beaucoup aimé la description des deux amants. D’un côté il y a Thomas, qui est pétri par la peur, les peurs et qui n’assume pas son statut d’homosexuel et de l’autre il y a Philippe, qui lui n’a pas vraiment de peurs, question d’éducation et de parents qui ont bien fait leur job.

Je me demande si la froideur des pères fait l’extrême sensibilité des fils.

Les secondes et troisièmes parties plus courtes, se passent 10 ans après et 30 ans après et réservent beaucoup d’émotion pour le lecteur.

Voilà, test concluant en ce qui me concerne,  j’ai beaucoup aimé Arrête avec tes mensonges je vais me procurer d’autres titres de Philippe  Besson, des romans cette fois ci, mais qui tournent autour de l’emprise de Thomas Andrieu.

Et je termine avec cet extrait…que je dédie à Emilie qui m’a offert ce beau livre.

Le sentiment amoureux, il me transporte, il me rend heureux. Mais il me brûle aussi, il m’est douloureux, comme sont douloureuses toutes les amours impossibles. Car de cette impossibilité j’ai une conscience aiguë. La difficulté, on peut s’en accommoder ; on déploie des efforts, des ruses, on tente de séduire, on se fait beau, dans l’espoir de la vaincre. Mais l’impossibilité, par essence, porte en soi notre défaite.

 

 

Vers la beauté de David FOENKINOS- 2018 – Gallimard – 0.08€ par page.

Antoine Duris est un jeune maître de conférence, réputé et suivi, à l’école des Beaux-Arts de Lyon. Un jour, il demande au Directeur de l’école de pouvoir quitter son poste immédiatement et il organise sa fuite vers Paris, où il se fait engager comme gardien de salle au Musée d’Orsay. Pour tous ses proches, il s’est officiellement coupé du monde et de son travail pour pouvoir écrire un roman. Sa soeur, qui le connaît mieux que quiconque, sait qu’il a inventé cette histoire et qu’il a autre chose derrière cette brusque décision…

David Foenkinos réinvestit le domaine de la Peinture, après Charlotte , comme s’il n’arrivait pas à sortir de cette obsession et on croise dans ce roman, une jeune peintre, Camille, dont on ne peut s’empêcher de penser que c’est une soeur de Coeur de Charlotte.

Antoine se demandait si ce n’était pas trop triste d’être enfermée ainsi dans un cadre . Après tout, certains croient en la réincarnation ou en la métempsycose; serait-il si incongru qu’un tableau puisse porter en lui les vibrations de la personne peinte ?

Vers la beauté porte bien son titre…c’est exactement ça : Foenkinos a voulu raconter une histoire de résilience , de guérison par l’art, en l’occurrence ici la peinture, à travers ses deux personnages principaux , Antoine le professeur d’art et Camille, la lycéenne hyper douée en peinture.

Elle comprenait la puissance cicatrisante de la beauté. Face à un tableau, nous ne sommes pas jugés, l’échange est pur, l’oeuvre semble comprendre notre douleur et nous console par le silence, elle demeure dans une éternité fixe et rassurante, son seul but est de vous combler par les ondes du beau.

J’ai retrouvé David Foenkinos avec beaucoup de plaisir comme toujours. C’est le genre d’auteur qu’on arrive à lire quoi qu’il se passe dans notre existence et qui nous fera justement toujours du bien.

Vers la beauté est une belle histoire qui aborde des sujets graves avec légèreté, mais sans beaucoup de fantaisie ici car le fond est noir.

Or c’est là que je suis resté un peu sur ma faim…une histoire avec un fond si grave aurait mérité d’être plus aboutie. Le rythme est parfait, l’histoire est cadrée dès le début, mais justement trop. J’ai connu David Foenkinos plus inspiré, les situations sont trop prévisibles et le traitement est souvent superficiel , j’ai eu du mal à croire à certaines choses et à certaines situations.

La fin sous forme l’épilogue n’est pas très convaincante non plus.

Il reste le style et l’enthousiasme de l’auteur, ses fans vont aimer ses détracteurs vont encore penser que ce n’est pas un grand auteur…personnellement je suis entre les 2, enfin plutôt fan, et je conseille ses 2 derniers opus, Le Mystère Henri Pick, sur l’art également et bien entendu, s’il en reste encore qui ne l’ont pas lu, Charlotte.

Et pour terminer, trois belles pensées de l’auteur…

Certaines personnes ont le pouvoir de vous fixer entièrement, totalement, dans une dévotion du présent.

Quiconque d’un tant soit peu dépressif connaît cet état où l’esprit se focalise d’une manière démesurée sur une tâche concrète. On peut panser une plaie psychique par la répétition d’un geste mécanique, comme si le simple fait d’agir ,y compris  de façon dérisoire , permettait de réintégrer la sphère des humains utiles.

La curiosité délimite le monde des vivants et celui des ombres.

La beauté des jours de Claudie GALLAY- 2017 – Actes Sud – 0.05€ la page

Jeanne à 43 ans, elle vit dans une petite ville de Province. Son existence est tranquille, un mari qui l’aime,  Rémy, ses 2 filles ont quitté la maison, son travail est routinier, sa meilleure amie habite à quelques mètres. Toute sa vie est bornée, structurée. Jeanne ne se plaint pas, s’estime heureuse, mais elle s’ennuie. Intérieurement, Jeanne se permet des fantaisies comme attendre un renard qui vient boire dans son jardin à la nuit tombée ou suivre des inconnus dans la rue. Un jour, elle rencontre Martin, un amour de jeunesse, juste après que la photo de son idole, Marina Abramovic (qui est une célébrité de l’art contemporain, spécialisée dans les performances autour de l’art corporel) , soit tombée du cadre dans l’entrée…

Je ne sais pas pourquoi j’ai attendu aussi longtemps pour relire Claudie Gallay, après Les déferlantes , immense succès de 2012 que j’avais adoré.  J’ai eu tort d’attendre car même si je n’ai pas été autant emporté par la vague avec La beauté des jours, j’ai vraiment aimé ce livre qui met en valeur le style particulier de l’auteur.

Claudie Gallay excelle pour mettre en valeur une femme tout à fait ordinaire, banale même, mais qui dans son fort intérieur, sait mettre de la poésie et de l’intérêt à son existence, même si tout ne coule pas de source et si l’âge venant, elle s’interroge sur le sens de sa vie et le reste à accomplir.

La vie se déroule comme ça, on se fixe des points, des horizons. Et on y va. Quand on a atteint ce point, on s’en donne un autre à atteindre, quelque part dans le temps. Peu importe le temps que ça prend.

La beauté des jours est un roman aux multiples facettes, qui aborde le couple, l’amour aussi bien fusionnel que passionnel, les relations avec la famille , avec de beaux moments de liens entre Jeanne et sa petite nièce Zoé, ainsi que sa grand-mère.

Et puis j’ai beaucoup aimé la découverte de cette artiste Serbe qu’est Marina Abramovic, qui fascine Jeanne et bien plus encore Claudie Gallay. Car la Beauté des jours est aussi un livre qui parle de l’art et de la place qu’il peut prendre dans la vie de l’artiste, ou du spectateur.

Voici ce que dit l’artiste en question.

J’ai longtemps cru qu’on devenait une artiste à partir d’une enfance difficile ou alors si on avait connu un drame ou bien la guerre, ou alors si on avait un don. Mais ce n’est pas ça. On devient artiste parce qu’on est sensible et parce qu’on est mal dans le monde. Ce n’est pas une question de don mais d’incapacité à vivre avec les autres. Et cette incapacité à vivre crée le don.

Le style d’écriture est vraiment particulier, c’est des phrases très courtes, très simples, naïves, avec des répétitions. J’avais de mémoire parlé d’un côté un peu autiste dans l’écriture à propos des Déferlantes. Sauf qu’au final, il y a tout au long du livre cette petite flamme qui veille et qui finit par éclairer et sublimer l’histoire et le lecteur .

Jeanne était d’une nature heureuse. Tout l’émerveillait. Même les choses les plus simples. Le lever du jour. Le coucher du soleil. La pluie sur les vitres. Une abeille sur une fleur. Le jardin. En automne, le brouillard l’estompait, elle n’en voyait plus le bout. L’hiver, c’est la neige qui le recouvrait. Quand les filles étaient bébés, Jeanne les lavait dans un bac en plastique. Les filles avaient grandi. Jeanne avait gardé le bac. Mis dans le jardin. Plein d’eau de pluie. Les oiseaux venaient boire dedans. Les écureuils aussi. Un renard passait certains soirs, un peu après 23 heures. Une fourrure rouge, comme du feu. Jeanne aimait l’apercevoir.

En somme, il y a une foultitude de beaux moments et de petites pépites dans ce livre qui au départ peut laisser un peu froid, mais qui devient très vite assez addictif.

Et un gros bisou à Emilie qui m’a offert ce livre.

La mise à nu de Jean-Philippe BLONDEL – 2018 – Buchet Chastel – 0.06€ la page

J’absorbe et je diffracte la lumière grise du dehors. Je suis un lustre de cristal. Mes souvenirs sont des larmes de verre.

Louis Claret est un professeur d’anglais de lycée de province, 58 ans, divorcé , 2 enfants qui vivent loin , une tendance certaine à la mélancolie et à l’introspection. Lors d’un vernissage , il croise Alexandre Laudet, l’un de ses anciens élèves, connu aujourd’hui en tant qu’artiste peintre , lequel ne lui a laissé que très peu de souvenirs en tant qu’enseignant. Alexandre rejoint en aparté son ancien professeur et de fil en aiguille, il va lui proposer de poser pour lui…

Je ne suis guère attiré par le passé. Pas plus que par l’avenir, d’ailleurs. Seul l’actuel peut retenir mon attention, et encore, de façon intermittente. Je suis le maître d’un monde flottant. Je me laisse dériver et advienne que pourra. J’ai cherché à profiter du jour présent pendant des décennies sans jamais y parvenir, et j’y suis arrivé par inadvertance, une fois la cinquantaine passée. Je vis dans une atonie ironique.

Jean-Philippe Blondel,  peut-être le seul auteur de ma génération qui fait rouler ses personnages sur une rocade et pas sur un périphérique est de retour, comme tous les deux ans avec un nouveau roman intimiste et sensible.

Et comme toujours, on est happé par l’histoire dès les trois premières pages et comme toujours, on ressent beaucoup d’empathie pour le personnage principal, ce prof vieillissant et désabusé qui au fond nous ressemble et peut nous ressembler quel que soit notre âge et notre profession. Faut juste être sujet à la mélancolie…

Quand les contraintes s’estompent, nous ne savons comment occuper notre liberté nouvelle. Restent des photophores. Des souvenirs qui dessinent un chemin sur terre. Parfois, l’un de ces replis de la mémoire devient plus lumineux que d’autres. Presque phosphorescent. Un ver luisant dans un cimetière de souvenirs.

La mise à nu est une sorte de bilan intermédiaire avant la retraite (par le passé on a déjà eu droit dans les romans de Blondel à la crise de la quarantaine ou de jeunesse si je puis dire), une sorte de rétroviseur nostalgique et tendre , le miroir étant ici cette rencontre inattendue avec cet artiste peintre, connu internationalement.

L’écriture de Jean-Philippe Blondel me fait l’effet d’un ourson en  guimauve mais inversé, qui serait tendre à l’extérieur et dur à l’intérieur. C’est peut être ce mélange de masculinité et de féminité qu’on retrouve dans la plupart des personnages principaux des romans de l’auteur, qui sont d’ailleurs toujours des hommes, enfin pour les livres que j’ai lus et mémorisés…

Et puis, la construction de La mise à nu est vraiment bien fichue, on a un vrai suspens qui s’installe l’air de rien, psychologique et émotionnel à la fois.

En résumé, j’ai beaucoup aimé La mise à nu, qui pour moi, est l’un des meilleurs romans publiés par Jean-Philippe Blondel, au même titre que 6h48 (oui c’est un TER donc il est forcément en retard…)  ou Et rester vivant…cela n’engage que moi.

Un bémol néanmoins, alors que j’enrage des textes trop courts de Blondel tellement je prends du plaisir à la retrouver tous les deux ans, je dirais que les huit dernières pages sont de trop…et n’apportent rien. Ce n’est pas une vraie fin et comme souvent, j’ai l’impresion que les auteurs savent commencer leur roman mais ont du mal pour le terminer !

Rendez-vous dans deux ans pour un nouvel opus, et en attendant méditons (avec une petite Bière ???) sur cette pensée…

Quand-est ce qu’on s’arrête qu’on s’assied un peu pour souffler et réfléchir à qui on est vraiment et à ce qu’on souhaite, au fond? On passe notre temps à esquiver ces interrogations. On se laisse happer par l’espèce de course artificielle qu’on monte nous-mêmes de toutes pièces pour nous donner l’illusion d’appartenir à l’humanité.

Le livre que je ne voulais pas écrire- Erwan Lahrer – 2017 – Quidam éditeur – 0.08€ la page

C’est l’histoire d’un mec, rocker,  qui se rend à un concert de rock à Paris, au Bataclan, le 13 novembre 2015, et qui se retrouve au milieu d’une tuerie, cloué au sol avec une balle dans les fesses (au sens propre du terme).

Et ce mec est aussi écrivain, alors bien entendu, la tentation d’écrire sur cette soirée est très présente, mais voilà, Erwan ne veut pas écrire sur cet évènement, il ne s’estime pas victime et ne veut en aucun cas témoigner.  Sauf qu’il va finir par écrire sur ce concert maudit, mais à condition de faire un vrai livre, un vrai roman…

Et c’est l’histoire d’un autre mec, un lecteur qui ne voulait pas lire cet ouvrage, car je n’ai pas envie de parcourir un JT quand je lis un roman, et parce que pour moi, le meilleur « témoignage » dans ce cas, c’est le silence. Mais je ne suis pas écrivain, je déteste le rock et heureusement, dans tous les concerts que j’ai faits, je n’ai jamais croisé de terroristes armés jusqu’aux dents.

Oui mais voilà, quelques copines blogueuses ont été convaincantes dans leurs chroniques, Jean-Philippe Blondel dithyrambique sur FB et puis Sigolène Vinson est une amie de l’auteur et si elle a, à sa manière, cautionné ce livre en lui donnant ses mots, c’est que ce livre devait être lu par moi.

Alors j’ai lu le livre d‘Erwan Lahrer, que je voulais pas lire et qu’il ne voulait pas écrire.

Et je m’en félicite !

Ben oui,le mec raconte cette tragédie sans jamais se poser en victime, sans jamais exprimer de haine pour ces assassins , sans pathos, avec lucidité et un détachement totalement attachant, sans compter un humour qui fait souvent mouche. Un second degré vis à vis de lui-même qui fait du bien…

Un héros aurait surmonté le ridicule de la situation et, malgré la douleur, se serait redressé pour, d’une voix rauque altérée par une souffrance maîtrisée, « envoyer ces enfants de salauds en enfer ! » Super Lavette gît dans son sang et celui de ses voisins, ne peut pas bouger, feint d’être mort. Super Lavette ne cache personne, ne protège personne, n’aide personne à s’enfuir. Super Lavette ne panse aucun blessé, ne comprime aucune artère, ne cautérise aucune plaie. Super Lavette n’est pas habitué au vacarme effrayant des armes de guerre.

C’est en effet un vrai livre, humaniste et intelligent, pas le genre de truc  populiste et larmoyant qui finit sur TF1 dans l’émission racoleuse et putassière  sept à huit .

Ci dessous, il exprime son désarroi face à une amie  rescapée elle aussi d’un commando terroriste

Pendant des semaines, des mois, tu t’es trouvé face à elle dans une situation de désemparement aigu, soucieux de la consoler, la réconforter, la soutenir, de lui donner de l’amour en sachant que c’était inutile, que tu resterais à jamais à la surface de son chagrin, comme ces crèmes contre la sécheresse cutanée qui, nous explique-t-on en petits caractères, n’hydratent que les couches supérieures de l’épiderme.Parce que tu es à l’extérieur de son drame …….L’extrême souffrance nous renvoie à notre irréductible solitude, à notre irréfragable individualité…..

On s’attache très vite à Erwan Lahrer, sans le connaître, et on ne peut imaginer que ce type triche ou soit un sale individu. Il est ceci dit assez malin pour parler de son avant dernier livre, qui est sorti au moment où il écrivait péniblement celui-ci…Marguerite n’aime pas ses fesses…pourtant à priori, elle n’a pas pris une balle de kalashnikov dans son séant la marguerite…et du coup, il est probable que je le lise, pour voir ce qu’il écrivait avant.

Le récit d’ Erwan Lahrer est entrecoupé de petits textes de sa famille, de ses proches, qui expriment comment ils ont vécu cette soirée du 13 novembre 2013.  Ces textes ne sont pas tous passionnants, ils cassent parfois le récit, mais tous sont vrais et certains sont très beaux, ceux de Sigolène et d’ Eglantine en particulier.

En résumé, ce livre qu’ Erwan Lahrer ne voulait pas écrire est un vrai bel objet littéraire, au vocabulaire soutenu, pas mal de mots compliqués sont utilisés, ce que je n’aime pas en général mais ici, ce n’est pas pour en mettre plein la vue alors ça passe.

Et ce passage pour terminer…

« La littérature n’empêche pas les balles. Henri Barbusse, Louis-Ferdinand Céline, Erich Maria Remarque, Louis Guilloux ou Ernest Hemingway n’ont pas empêché, en romançant 14-18, la Seconde Guerre mondiale. Henri Alleg n’a pas empêché Guantanamo. Anne Frank, Primo Levi, Henri Vercors, Georges Hyvernaud n’ont empêché aucun génocide, aucune bataille, aucun massacre de civils. On envoie aujourd’hui encore des gamins se faire buter, les femmes sont violées par les vainqueurs, les bâtards nourrissent des désirs de vengeance. La littérature n’arrête pas les balles. Par contre, elle peut empêcher un doigt de se poser sur une gâchette. Peut-être. Il faut tenter le pari. »

L’amie prodigieuse 4, l’enfant perdue d’Eléna FERRANTE – 2018- Gallimard – 0.04€ la page

Alors que Lila est restée à Naples , au quartier, Lénu est partie avec son amant Nino, laissant son mari et délaissant ses filles. Le temps passant, la relation passionnelle avec Nino s’estompe et après avoir revu Lila, Lénu revient à Naples et s’installe dans les beaux quartiers. Elle écrit de plus en plus et se rapproche à nouveau de son « amie prodigieuse », Lila. Les deux femmes vont tomber enceintes au même moment…à Naples.

Voici un petit pitch de l’histoire de départ de ce tome 4 qui clôt ta tétralogie fabuleuse d’ Eléna Ferranté. J’ai attendu longtemps ce livre, un an et j’ai réussi à l’avoir la veille de sa sortie, mais j’ai connu une quasi panne de lecture avec  » L’enfant perdue« , mais pas à cause du roman !

Cette suite et fin est à la hauteur de l’histoire et de la saga d‘Eléna Ferranté et comme tout admirateur du talent de cette auteur italienne, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce dernier volet.

J’ai retrouvé la plume sobre et belle de l’auteur et son talent pour restituer toute la psychologie humaine de ses deux héroïnes. On est encore sur l’amour  haineux qui lie ces deux femmes depuis leur naissance et on retrouve le message et la ligne directrice du récit, à savoir la cause féminine, la tolérance en matière d’identité sexuelle.

Sa réflexion sur la culture, l’intelligence, les idées est aussi l’un des points forts du livre!

Pour produire des idées, il n’est pas nécessaire d’être un saint. De toute façon, les vrais intellectuels, il y en a très peu. La plupart des gens cultivés passent leur vie à commenter paresseusement les idées des autres. Leur énergie est principalement consacrée à exercer leur sadisme pour contrer tout rival potentiel.

Les gens déprimés n’écrivent pas de livres. Ceux qui écrivent ce sont les gens heureux, ceux qui voyagent, sont amoureux et ne font que parler, convaincus que les mots, d’une manière ou d’une autre, arrivent toujours à bonne destination.

Oui mais voilà, je dirais quand même que ce dernier volet de l’amie prodigieuse n’est pas le meilleur de la série, peut-être même le moins bon, mais le moins bon de quelque chose de génial donne quelque chose de beau et de grand.

En fait, il y a globalement un petit souci…alors que les trois premiers tomes vont de la naissance à la fin de la trentaine de Lila et Lénu, il n’y qu’un tome pour arriver à plus de 60 ans. Du coup, Eléna Ferranté se recentre sur les deux femmes au détriment des personnages secondaires et du contexte culturel et social de l’ Italie.

Par contre Naples reste omniprésente…

Etre né dans cette ville – écrivis-je même une fois, ne pensant pas à moi mais au pessimisme de Lila – ne sert qu’à une chose : savoir depuis toujours, presque d’instinct, ce qu’aujourd’hui tout le monde commence à soutenir avec mille nuances : le rêve du progrès sans limites est, en réalité, un cauchemar rempli de férocité et de mort.

Et surtout, elle multiplie les rebondissements à un rythme effréné qui font qu’on ne peut pas s’ennuyer , jusqu’à la toute fin, mais qu’on n’a pas le temps non plus de savourer le moment que déjà on est passé à une autre péripétie. Il aurait fallu un cinquième volet mais je pense qu’après 1800 pages, Eléna Ferranté avait peut-être envie de passer à autre chose.

Voilà, la saga fabuleuse de l’amie prodigieuse est close, moi qui fuit les sagas et les pavés à suite qui n’en finissent pas, j’ai fait une très belle rencontre littéraire avec Eléna Ferranté et je relirai cette auteur, probablement ces ouvrages d’avant l’Amie prodigieuse

Et pour finir, un joli portrait de lila…

Bien qu’elle nous ait toujours tous dominés et nous ait imposé à tous une façon d’être, sous peine de son ressentiment et de sa fureur, elle ressentait en elle-même comme un torrent, et tous ses efforts étaient, tout compte fait, destinés à se maîtriser. Quand, malgré ses calculs et ses plans préventifs sur les personnes et sur les choses, le torrent l’emportait, Lila perdait Lila, le chaos devenait l’unique vérité et elle, si active, si courageuse, s’effaçait terrorisée, elle se réduisait à néant.