D’après une histoire vraie de Delphine De VIGAN (2015)

delphine

Delphine, la narratrice, a connu un succès retentissant avec son précédent livre, largement autobiographique qui narrait l’histoire de sa mère et de son suicide. Alors qu’elle connaît le syndrome de la page blanche, Delphine rencontre  la mystérieuse L. lors d’une banale soirée à Paris. Les deux femmes sympathisent très vite, deviennent amies. Mais l’indécision littéraire  légitime de Delphine  sur « l’après » se transforme bientôt  en véritable phobie de l’écriture et en dépression,  alors que l’amitié de L se révèle être intrusive, exclusive et petit à petit destructrice…

Delphine décrit ainsi son burn-out littéraire lors d’une séance de dédicace où elle craque :

« Je ne pouvais pas lui dire Madame, je suis désolée, je n’y arrive plus, je suis fatiguée, je n’ai pas l’étoffe, la carrure, voilà tout, je sais bien que d’autres peuvent tenir des heures sans rien boire ni manger…mais moi non, pas aujourd’hui, je n’en peux plus d’écrire mon nom, mon nom est une imposture, une mystification, croyez-moi, mon nom sur ce livre n’a pas plus de valeur qu’une merde de pigeon  qui serait tombée par malchance sur la page de garde ».

Ayant une affection particulière pour Delphine de Vigan après avoir lu tous ses précédents livres, j’attendais depuis longtemps de pouvoir relire sa plume et moi aussi je me demandais ce qu’on pouvait bien écrire après le tsunami engendré par  Rien ne s’oppose à la nuit, aussi bien pour les lecteurs, pour l’auteur et pour le milieu de l’édition compte tenu des chiffres de vente hallucinants de ce roman (un million d’exemplaires)  très personnel et dur, très impudique ont dit  les détracteurs.

Delphine de Vigan devait-elle poursuivre dans cette veine du réel comme l’exhorte L. dans  d‘Après une histoire vraie au point de la harceler moralement ou bien revenir à une totale fiction comme le voudrait Delphine, la narratrice du livre ? Qu’est ce que l’écriture, et la vérité en écriture ? Peut-on écrire la réalité telle qu’elle est ? La fiction qui ne part pas de faits réels existe-t-elle ? L’ écriture est-elle autre chose qu’une imposture ?

En somme, c’est le débat récurent sur la légitimité de l’autofiction en littérature ou encore la légitimité de ceux qui écrivent sur leur vie réelle , leur famille, leurs phobies, leur enfance…

Hé bien  je dois dire que j’ai beaucoup aimé ce nouvel opus de Delphine de Vigan, parce que pour moi ce débat, bien qu’intéressant et logique, est  purement intellectuel et vain : les grandes histoires romanesques classiques que l’on pense être des pures fictions , je pense par exemple à Rébecca ou Belle du Seigneur (voire à Madame Bovary que je connais moins que les deux autres) reposent sur quantités de faits réels qui constituaient la vraie vie de leurs auteurs. De même, comment peut-on raconter la réalité d’un traumatisme d’enfance lorsqu’on est devenu écrivain, qu’on est mère de famille, épouse, qu’il s’est écoulé parfois plus de 20 ans, sans transformer cette réalité ?

D’après une histoire vraie met une gauche dans la tête  des fans du tout fiction et une droite dans  celle du camp du tout réel . Delphine de Vigan manie les gants de boxe avec brio, comme dans cette conversation entre L. et Delphine:

 » D : Que la vie qu’on raconte dans les livres soit vraie ou fausse, est-ce-que c’est si important ?

L: Oui c’est important. Il importe que ce soit vrai

D: Mais qui prétend le savoir ? Les gens , comme tu dis, ont peut-être seulement besoin que ça sonne juste.D’ailleurs c’est peut-être  ça le mystère de l’écriture: c’est juste ou ça ne l’est pas. Je crois que les gens savent que rien de ce que nous écrivons ne nous est tout à fait étranger. Ils savent qu’il y a toujours un fil, un motif, une faille, qui nous relie au texte.Mais ils acceptent que l’on transpose, que l’on condense, que l’on déplace, que l’on travestisse. Et que l’on invente. « 

Le livre est construit comme un thriller, le suspens psychologique monte progressivement, le déroulement est intelligent, rythmé. Le lecteur assidu essaye de séparer le grain de l’ivraie, de voir ce qui est vrai et ce qui est faux et finit par se poser beaucoup de questions  sur L, cette femme qui prend possession petit à petit de la vie de Delphine.

L’auteur  se régale à brouiller les pistes mais aussi à semer des petits cailloux biscornus et colorés pour mettre le lecteur sur la piste…ou la fausse piste.

C’est un livre que j’ai dévoré et j’ai dégusté cette crise de boulimie de mots De Viganiens.

Toutefois, D’après une histoire vraie ne sera pas mon livre préféré de l’auteur et cela pour deux raisons.

La première est que j’ai été en manque des phrases sublimes  qui dans Un soir de décembre  ou Les heures souterraines , voire dans No et moi et dans Rien ne s’oppose à la nuit m’avaient bouleversé presque aux larmes. Pourtant il y est aussi  question de la solitude, mais davantage de celle de l’écrivain, comme dans cette charge de L.

 » Demande-toi qui t’aime vraiment. Puisqu’on en parle. Je ne suis pas sûre que tu puisses faire l’économie de la solitude, je crois même que tu as intérêt à t’y préparer parce que c’est le sort de l’écrivain, creuser la fosse autour de lui, je ne pense pas qu’il y ait une autre voie, l’écriture ne répare rien, là-dessus, pour une fois, on est bien d’accord, elle creuse, elle laboure, elle dessine des tranchées de plus en plus larges, de plus en plus profondes, elle fait le vide autour de toi. Un espace nécessaire. »

La deuxième est que la pirouette de la dernière page (surtout débrouillez vous pour ne jamais tomber sur la dernière page, demandez à un proche de vous la coller proprement…faites-moi confiance) bien que géniale est une bombe à avancement et on comprend qui est L. bien avant la fin du livre.

En résumé, pour moi, d’ Après une histoire vraie  est l’épilogue nécessaire à Rien ne s’oppose à la nuit, il va permettre à Delphine de Vigan d’être vraiment  libérée de l’emprise de son récit et de pouvoir écrire aussi bien de la fiction que des récits autobiographiques maintenant que les pendules auront été remises à l’heure. Je parierais  volontiers que son prochain roman sortira bien avant quatre  ans et sera encore une fois tout en émotion et en sensibilité.

Deux phrases encore pour finir…

 » Toute écriture de soi est un roman. Le récit est une illusion. Il n’existe pas. Aucun livre ne devrait être autorisé à porter cette mention. »

 » Peu de gens savent se manifester si on ne  les appelle pas. Peu de gens savent franchir les barrières que nous avons plantées dans le terre meuble et bourbeuse de nos tranchées. Peu de gens sont capables de venir nous chercher là où nous sommes vraiment ».

Pour ceux et celles qui aiment les mots de Delphine de Vigan, vous pouvez lire mes autres chroniques.

« Je ne suis pas triste. Mais il y a un vide à l’intérieur de moi, qui bat et coupe le souffle. Je suis absent à moi-même ».

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55 réflexions sur “D’après une histoire vraie de Delphine De VIGAN (2015)

  1. sous les galets

    Comme tu le sais, ma clique de sales gosses ne l’a pas aimé du tout et a crié à l’imposture. MAIS je le lirai quand même, mon gros problème, c’est que je connais déjà la fin et que je vais devoir en faire abstraction, et ça c’est dommage. Il est intéressant ton billet, et je comprends très bien ce que tu veux dire sur l’absence des phrases bouleversantes comme dans ses autres opus. Moi elle m’a vraiment fait pleurer sur « Rien ne s’oppose.. » donc je sais que je serai moins enthousiaste.
    En revanche, ça me plait ce que tu dis sur les grosses claques mises aux clans des tout-fiction et du tout-réel. Je retiens néanmoins que ce n’est pas ont préféré alors qu’il a déjà été pépité 😉
    Rendez-vous dans quelques semaines, (au pire il sera sur ma liste de Noël pour mon père et ma soeur).
    Des bises…il est 6h59, je dois éteindre l’ordi, je finirai de rattraper tous tes billets en retard plus tard …qu’est ce que tu publies dis donc depuis que tu as fait une déco halloween…..

    1. Mais non, je ne publie pas plus, un billet tous les 3 ou 4 jours, comme depuis toujours, c’est mon rythme.
      Oui, je trouve qu’elle répond à ce débat un peu stérile de la fiction et du réel avec ce livre. Dommage de connaître la fin, vraiment, même si je l’ai comprise largement avant la fin sans avoir rien lu ni su du roman avant. Mais quand même, certaines choses sont bluffantes, on y croit vraiment à sa panne sèche d’écriture.
      Ta clique, tu sais que je suis mitigé sur leurs avis et leurs habitudes de lectures, même si j’ai aimé en parler avec Attila en privé, sans qu’on s’engueule…oui oui 😀 😀 😀
      A plus tard, gros bisous !

  2. C’est super, je comptais écrire une chronique sur ce livre, et voilà que tu me coupes l’herbe sous le pieds car tu y dit exactement (mais certainement mieux :-P) que ce j’y aurais dit. Je suis une inconditionnelle de Delphine de Vigan, dont j’ai adoré tous les livres par cette manière qu’elle a de traiter du sujet de société en menant l’émotion au paroxysme et cela manque dans celui-ci. C’est une écriture maîtrisée, et le sujet bien sûr le nécessite, mais on perd en intensité. Je le regrette un peu.
    Bises et bravo pour ta chronique ! je te passerai un balai pour éliminer les toiles d’araignées et tu compliques à loisir la vie de tes commentatrices fan en dissimulant ainsi sous une tête de mort l’accès aux commentaires ! C’est une vraie course au trésor !
    Bises

    1. On est 2 alors à être inconditionnels de Delphine de Vigan et je partage ce que tu dis dans ton commentaire qui résume bien son travail.
      Je n’avais pas vu la tête de mort figure-toi…je voulais un fonds noir avec des écritures vertes pour le titre du blog, et comme j’étais bloqué avec le violet sur l’autre thème…:D

  3. Je le vois d’ici, il est sur mon bureau, en attente de lecture. Et bien puisque c’est ça, ce sera pour ce weekend ! Mais après, comment faire une chronique à la hauteur de la tienne ? 🙂

  4. Voilà que j’ai eu l’angoisse de ne pas pouvoir commenter, MTG !
    Je pers pied chez toi, je vais passer à la trappe ce trimestre 😲
    Ton billet fort bien ficelé donnerait presque envie de se plonger dans ce roman !
    L’imagination littéraire a besoin d’un point de départ et quoi de mieux qu’un événement vécu, plus ou moins détourné et brodé.
    Espérons que ce sera un exutoire pour cette romancière et qu’elle pourra changer de sujet…
    gros bisous sous le soleil plutôt avare de ses rayons…

    1. Je crois que tu fais toi aussi une joli synthèse de ma chronique et du message de l’auteur.
      Mais non, tout va bien, tu commentes…et tu es dans le classement en ce moment…hé hé hé 😀 😀 😀
      Bisous !

  5. Ha mais ton billet est parfait ! Bon, certes on peut discuter sur le réel, la fiction, le mélange des deux à s’en faire des noeuds au cerveau mais après tout ce qui compte est le résultat, le plaisir de lecture. Dans « Rien ne s’oppose à la nuit » que j’avais aimé, le côté « voyeur » m’avait gêné et aussi notre « participation » à sa façon de procéder pour écrire : j’avais trouvé que c’était de trop. Après tout peu importe que l’on sache si c’est autobiographique ou pas, ce qui compte et comme le dit D. de Vigan, c’est que ça « sonne juste », c’est ce que je cherche dans un livre, la sincérité ! Sans sincérité, le livre sonne creux. J’ai No et moi dans ma PAL, ainsi que Les heures souterraines, je les lirais sûrement avant celui-ci…ou pas !!! Bravo, c’est une belle chronique et on y sent justement ta sincérité à toi ! 😉

    1. Merci madame ! Je suis d’accord avec ce que tu dis et ça synthétise bien à la fois le débat récurrent sur la question et ce que dit Delphine de Vigan.
      Je te conseille vraiment les heures souterraines…j’ai découvert Delphine avec ce titre là et ce fut un gros coup de coeur immédiat !
      Oui la lecture doit être un plaisir et elle l’est !
      Bisous et à bientôt pour tes propres chroniques de livres…

  6. valmleslivres

    Je ne suis pas d’accord avec toi mais je je ne t’ne veux pas pour autant ;). Oui, de nombreux romans sont inspirés de faits réels mais ces faits ont été digérés et nous sommes servis dans une autre sauce, ce qui en augmente (pour moi) la saveur). Moi, l’auto-fiction, je n’en peux plus mais je ne mets pas ce roman dans la case auto-fiction puisqu’il y a visiblement un vrai travail sur le sujet.

    1. Oui mais on peut le dire aussi sur l’autofiction…les faits ont été digérés par l’auteur, remaniés et forcément transformés…
      Ce roman sur le fond est très réussi pour moi puisqu’il donne une réponse convaincante à de débat , qu’on approuve ou pas !
      Bises et bonne journée !

  7. Ta critique est géniale. Les romans autobiographiques ne me dérangent pas et j’aime les fictions. J’ai adoré rien ne s’oppose à la nuit. Et j’ai lu aussi No et moi et puis c’est tout. Oui j’ai très envie de lire ce roman, mais j’attendrai d’oublier tout ce que j’ai lu, et entendu. Elle a été très présente à la télé. Et la dernière phrase que tu as choisie est sublime.
    Par contre je n’ai pas compris ton conseil de dernière page et hélas à cause de ce que tu dis j’ai envie de me précipiter sur cette dernière page.
    Je note les autres titres que tu donnes, Un soir de décembre et les heures souterraines. Je suis certaine de me régaler et dans x ans je lirai celui ci. 🙂

    1. C’est pas grave pour la dernière page, à la limite…mais disons que personnellement ça a finit de me faire douter.
      Je ne regarde pas beaucoup la télé, je ne l’ai vue nulle part, j’ai juste entendu un interview sur France Inter en replay sur le net.
      Tu as raison d’attendre un peu pour le lire, en fait je n’ai rien lu avant, pas un seul avis et je ne comprends pas d’ailleurs qu’il faille avoir l’aval ou la caution des autres pour se décider à lire un lire…je me fais confiance pour mes choix de livres !!
      Bisous et à plus tard !

      1. oui mais les blogs c’est bien à ça qu’il servent, nous faire découvrir des livres des auteurs car si je compte sur le personnel de ma bibliothèque et bien …ils ne sont pas aimables. Grâce aux blogueurs j’ai fait de supers découvertes
        et je me suis fait aussi bien avoir!! des pépites plus prés du navet. Parfois je me fais avoir toute seule, en lisant la 4ème ou en regardant la couverture.
        Bises

        1. Bine sur Louise, moi aussi je découvre des auteurs et je lis en fonction des coups de coeur des autres. Mais pour les livres que j’attends et les auteurs que j’aime, jamais je ne vais aller chercher des critiques ou des informations, je me fiche de l’avis des autres à ce moment là, je lis le livre et après je vais voir et s’il le faut on s’engueule…Warf 😀
          Pour la quatrième de couverture, j’avoue que souvent j’ai acheté des livres inconnus de moi sur cette base dans les librairies et parfois en effet grosse déception !

  8. Bonjour,
    Je te connais via, via, d’autres blogs, 🙂
    Je viens de lire ton avis très intéressant concernant cet auteur, dont je n’ai lu que « No et moi ».
    J’ai donc hésité de lire d’autres livres d’elle.
    Et pourtant là, je me demande si je ne vais pas délaisser mes polars et encore bien d’autres, pour plonger dans le premier opus « Rien ne s’oppose à la nuit ». J’aurai certainement lu le quatrième de couverture à sa sortie, et je n’ai pas eu trop envie de plonger dans ce monde là.
    Toutefois, quant à l’écriture, tu relèves très bien, les mots qu’il faut lors de l’écriture.
    J’ai écrit un brouillon de livre, j’écris aussi des mini-nouvelles, des mini-récits, et même dans une fiction, il y a toujours trace d’un peu de soi.
    Ceci en restant dans la littérature. 🙂
    Merci pour ton avis. Merci pour ton partage.
    J’ai une copine qui est inscrite chez toi, Mary2flower
    Je vais m’inscrire également 🙂
    Amitiés de lecture.

    1. Bonjour et bienvenue ici !
      Rien ne s’oppose à la nuit est un  » grand « livre, qui bouleverse et ne laisse pas indifférent le lecteur, enfin je le pense. On ne peut ne pas aimer le coté déballage de vie privée mais comme l’a expliqué Delphine, c’est sa vision des choses, ce n’est pas la vérité ni le réel absolu…
      No et moi était bien aussi, et dans la lignée, j’ai beaucoup aimé les heures souterraines et un soir de décembre qui ne sont pas les plus connus !!
      A bientôt, belles lectures et belles écritures aussi !

              1. C’est un fond noir avec des écritures vertes…comme je voulais ! Je crois que je vais m’amuser à changer plus souvent. C’est un décor arachnéen…j’aime les araignées. De quoi tu te plains, il ne s’agit pas de rats…ha ha ha!
                Soy el diablo 😀

    1. Bienvenue Claudine. Merci…c’est une auteur que j’adore, ce livre là n’est peut être pas le meilleur choix pour la découvrir mais je ne pense pas que tu seras déçue quoi qu’il en soit !!
      Belle lecture et bonne journée à toi !

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